Aude Zeller a prononcé une oraison lors des funérailles de Joseph Loyer, célébrées le 24 juin à la Crypte de la Cathédrale Saint-Alexandre-de-la-Néva (Paris).
A l’heure de l’ultime, Joseph cher, je viens déposer un dernier hommage pour Toi que j’ai connu lors d’un séminaire sur la mort et que je n’ai rencontré que sur des questions de vie.
Ta sensibilité d’enfant fut blessée et malmenée précocement par la solitude, le silence, la peur et la violence. Au cœur de cette souffrance déstabilisante, la contemplation des blés ondulant dans le vent te permettait de trouver la cohérence d’une certitude intérieure et d’une intuition spirituelle : tu déchiffrais alors dans cette beauté cosmique la présence du vaste, du large, du plus grand que ta peine, tu décelais la promesse d’un Amour, tu pressentais le «don de Dieu».
Enseigné dans le tréfonds de son âme le petit José sut très vite qu’il lui fallait «naître d’en haut» pour ne pas céder à la désespérance.
Dans les blés verts de ton enfance, tu entendais déjà la Parole de ton Seigneur et notre Dieu s’adressant à Nicodème, ton ami de toute éternité : «Le vent souffle où il veut et tu entends sa voix mais tu ne sais d’où il vient ni où il va.»
Ainsi ta vie d’homme fut une incessante quête vers la Source de Vie destinée à désaltérer la terre aride de ton enfance. Ton chemin de vie fut fait d’altitude profonde. Tu associas ton aimantation spirituelle à la purification de ton humanité dans son espace psycho-corporel. Pour toi, gourmand de plénitude, le ciel n’annule pas la terre, il l’accomplit.
Tu mis donc toute ta conscience au service de ta croissance en tricotant le vivant, préparant ainsi ton vêtement nuptial : Tu cherchais Dieu, tu trouvais plus de vie, une maille à l’endroit.
Tu descendais dans tes profondeurs, tu traquais l’obscurité inconsciente, une maille à l’envers.
Tu remontais la pente avec le Christ soutenu par l’Esprit Saint, tu achevais un rang de vie.
Mais aux heures sombres, la colère et la tristesse te faisaient lâcher parfois quelques mailles, il te fallait les remonter sur l’aiguille de ta conscience exigeante.
En effet, ton exigence de vérité, ton intégrité te portaient à dénoncer les dérives, les tiennes et celles de tes proches en humanité. Tu connus de ce fait l’exclusion sévère des cœurs allergiques à ce dévoilement parfois très direct. La vie t’invita à passer de la «dénonciation» à l’«annonciation», à trouver cette parole qui fait de l’autre un être empli de grâces en dépit de ses manques, une parole qui prépare l’accueil de l’enfant divin en Soi.
Fortifié par cette initiation que la maladie t’imposa, tu fus très attentif à libérer l’enfant José des scories de son passé, à faire croître l’enfant nouveau en te levant, en prenant ton grabat et en poursuivant ta marche vers toi-même et vers le Béni, pour accomplir l’homme Joseph. Tu veillas à bénir l’enfant à venir de ta fille Elodie pour qu’il connaisse les promesses de vie dès le sein de sa mère, toi qui savais combien toute bénédiction accroît la potentialité de réalisation de l’être profond. Tu méditais sans cesse en ton cœur l’exhortation essentielle de ton Dieu, l’unique choix envisageable : «Je te propose la vie ou la mort, la bénédiction ou la malédiction, choisis donc la vie».
La morsure de tes cancers tenaillait férocement tes chairs et ton cœur.
Tu prenais peur parfois et manduquais alors l’injonction de ton Maître lancé à Jaïre: «Sois sans crainte, crois seulement.»
Une semaine avant de quitter ce monde, tu pris la porte étroite, tu choisis la vie et t’y engageas pleinement, trinquant joyeusement avec une gorgée de thé.
Quelques jours plus tard, tu rechoisis ton amour, Marie, ta femme: tu lui fis ta déclaration.
Et quelques heures avant de poser ton dernier souffle en présence de ta famille bien-aimée, tu affirmas que tes enfants entendraient ton message de vie une fois que tu serais parti.
Joseph cher, tu as préparé tes noces en cet humble et terrible combat, te calant entre rigueur et miséricorde.
Même dans ton lit, il fallait que ton corps soit placé dans cette rectitude que tu évaluais d’un geste radical et énergique.
La miséricorde, tu l’exprimais dans ce constat évident : «C’est si simple, disais-tu, il s’agit d’aimer, d’aimer toujours plus ceux que l’on aime et surtout ceux qui nous sont moins aimables.»
Dans tes moments de doute, ta fille aînée Aude se glissait dans l’interstice de tes peurs pour t’insuffler cet amour, image, écho, pont vivant de celui que tu lui transmis en sa petite enfance.
Dernier clin d’yeux, ton amour paternel pour ton fils Baptiste te permit de recevoir la grâce de célébrer tes funérailles en ce jour de la Saint-Jean Baptiste, lui rappelant ainsi à jamais son lien avec son Saint Protecteur et la nécessité d’oser changer de plan de conscience tout au long de sa vie, l’invitant ainsi à advenir à lui-même au cœur de ta disparition.
Tout est accompli à présent.
Par ton choix engagé et engageant, tu as guéri tes blessures, prenant soin de celles de ta généalogie, préparant ainsi de «bonnes heures» à tes descendants.
Va vers toi-même et deviens une bénédiction.
Pour toi, «noble Joseph», mémoire éternelle.
Aude Zeller
24 Juin 2010