Lettre à mon frère Joseph

Joseph Loyer est décédé, né au ciel comme le disent les orthodoxes, le 19 juin 2010. Après plus de quatre années de lutte, le cancer a eu raison de son corps. De son corps seulement. Car, par la foi et à travers la mémoire cellulaire, il avait fait de sa maladie un chemin de libération intérieure, de purification, de partage et de communion. Michel Maxime Egger évoque la personnalité et le parcours spirituel de cet homme qui est mort dans la Vie.

Joseph, mon frère, tu te souviens ?

Nous nous sommes rencontrés la première fois au monastère Saint-Jean-Baptiste en Angleterre, lors d’un pèlerinage de l’association Saint-Silouane en juillet 1997. Je vous revois, toi et Marie-Madeleine ton épouse, le dimanche soir, un peu déçus au fond du réfectoire, après une journée d’offices tout en grec… Vous étiez devenus orthodoxes deux ans auparavant à Béthanie, à la Pentecôte. Vous étiez tout feu tout flamme, attirés par l’enseignement du starets Silouane et le rayonnement du père Sophrony. Mais quasi personne ne vous avait adressé la parole depuis votre arrivée, la veille. Vous n’aviez pas reçu l’accueil et l’attention que vous espériez. Cela avait réveillé en vous une blessure : la douleur des orthodoxes d’Occident liés à des communautés souvent dénigrées par l’Eglise officielle. J’ai senti déjà, chez toi, ce besoin d’être reconnu et aimé pour ce que tu es, cette soif d’ouverture, cette colère face aux préjugés et à l’ignorance érigée en soi-disant vérité. Le Christ, pour toi, n’avait pas de frontière.

Nous avons parlé. Beaucoup. Toute la soirée. Tu m’as raconté ton histoire : une aspiration au divin dès l’enfance, un milieu familial pesant et résigné, la privation de toute éducation religieuse par un père anticlérical, l’entrée dans un cheminement intérieur – avec Marie-Madeleine – aux alentours de la quarantaine. Avec comme jalons notamment la lecture de Françoise Dolto et la découverte d’Annick de Souzenelle. C’est par elle, son enseignement sur la symbolique des lettres hébraïques et du corps humain, que tu vas découvrir la profondeur mystique de l’orthodoxie et t’ancrer résolument dans la tradition chrétienne. Sans cesser pour autant d’être à l’écoute des autres voies spirituelles. Tu me parlais ces derniers temps souvent du Kabbaliste de Patrick Lévy, qui t’avait impressionné.

Ce soir-là, comme à chacune de nos rencontres – quelle que soit la gravité de ce que tu avais à traverser – nous avons fini par rire. Car tu aimais rire. Et ton rire était comme un éclat de lumière. « L’humour, union et contraction de l’amour et de l’humilité », aimais-tu répéter.

Joseph, tu es mort et je t’écris. Bizarre, non ? C’est que si tu n’es plus là – physiquement, je veux dire – tu restes très présent. Vivant. Dans mon cÅ“ur et mon esprit. Et tu le demeureras. Eh oui, il va falloir t’y faire : certes, nous ne pourrons plus nous offrir des séances de skype, mais – comme beaucoup de tes proches sans doute – je n’en ai pas fini de dialoguer avec toi. Toi, l’impénitent quêteur de sens et de vérité, toujours plein d’interrogations et de doutes, assoiffé de « connaître » et de « comprendre ». « Connaître » au sens premier de « prendre avec » : avec Dieu le Tout Autre, bien sûr, mais aussi avec l’autre dans son altérité la plus radicale – et quoi de plus autre que la femme, Marie-Madeleine, qui t’a choisi et que tu as appris à « choisir ». « Comprendre » pas seulement avec la tête, mais de tout ton être. Avec ton corps même. Car, disais-tu, « le corps sait », mieux que l’intellect qui nous fait tourner en rond. Il « sait » ce que nous sommes venus rencontrer et vivre par notre naissance, dans notre existence.

Joseph, j’ai tant aimé échangé avec toi. Après nos conversations, je me sentais à chaque fois plus intelligent, plus profond. C’est particulièrement vrai de notre dernière rencontre, fin avril, dans votre charmante bicoque de Picardie. Tu étais cloué au lit, « collé dans ton corps », ce corps par moment si lourd, encombrant, douloureux. Mais en même temps, ton visage resplendissait, tes yeux pétillaient. Pleins de vie. Oui, de la vie de l’Esprit, plus forte que la mort.

En quelques heures, nous avons parcouru tout ce qui a compté dans ton existence. Non pas ces choses extérieures qui soi-disant posent un homme, mais en réalité bien souvent l’enlisent : la carrière, l’argent, la réussite sociale. Pas que tu n’aies pas été brillant dans tes activités professionnelles, mais l’essentiel était ailleurs. Electrotechnicien de formation, tu t’es vite éloigné des choses matérielles pour les réalités plus existentielles. Formé à l’analyse transactionnelle, tu deviendras formateur-consultant en relations humaines dans le domaine du management. Mais de cela aussi, tu as vite vu les limites. Tes accès récurrents de mélancolie – qui te coupaient dans ton élan – te poussaient sans cesse à aller plus loin, plus profond, dans le questionnement sur le sens de la vie. L’appel de Dieu à Abraham ne cessait de résonner en toi : « Quitte ton pays et va vers toi » (Gn 12, 1).

Aller vers toi, cela signifiait d’abord t’incarner. Et s’incarner, c’est assumer pour transformer. Tout. Absolument tout : les lumières et les ombres, les cieux et les enfers, les élans sublimes et les passions les moins reluisantes. Sans jugement ni « haine de soi » ni « autocondamnation » – ces mots te faisaient dresser les cheveux sur la tête !

Ce chemin d’incarnation et de transformation, tu l’as vécu en Christ. Mais à travers un outil particulier : la mémoire cellulaire. Une méthode à laquelle tu t’es formé pour devenir praticien et accompagnateur, mais que tu as surtout vécue au plus intime de ton être, en poursuivant un travail thérapeutique personnel. Elle t’a donné les clés pour comprendre les dépressions, accidents et maladies qui n’ont cessé de fondre sur toi. Jusqu’à ce cancer qui, au bout de plus de quatre années de lutte, aura eu raison de ton corps. Seulement de ton corps.

Ce cancer, pour toi, avait un sens. Tu n’en n’étais pas victime. Il constituait même, d’une certaine manière, une « bénédiction », m’avais-tu dit. L’occasion de prendre la responsabilité de ta vie dans toute sa réalité et sa vérité. Les métastases exprimaient les mémoires « engrammées » dans tes cellules, qui avaient bloqué ton énergie vitale depuis longtemps, empêché la manifestation de ton être essentiel – l’image de Dieu – en t’enfermant dans des structures mentales répétitives et des comportements émotionnels « mortifères ». Des mémoires et vibrations issues de ta lignée familiale qu’il te fallait porter à la conscience pour les purifier et t’en libérer.

Ce travail de libération et de purification, tu ne l’as pas accompli seul ni pour toi seul. Tu en as fait un lieu de communion et de partage. Avec Marie-Madeleine, dans une aventure de couple décapante et vertigineuse. Pour toute ta lignée, d’avant et d’après : tes enfants Aude, Elodie et Baptiste et tes petits-enfants à venir. Mais aussi, ultimement et indirectement, pour l’Adam total. Car, les dernières semaines, tu es descendu dans de telles profondeurs que ton travail a pris une dimension cosmique. Avec toutes les résistances et attaques qui en découlent. Au point de te faire douter. Les ténèbres se révoltent toujours contre la lumière.

Tu aimais beaucoup ce verset biblique qui semble avoir été écrit pour toi : « J’ai mis devant toi la vie et la mort. Choisis la vie, afin que tu vives, toi et ta postérité » (Dt 30, 19). La maladie t’a conduit devant ce choix, brûlant. Et tu as fini par choisir la vie, par dire oui à l’amour, à la confiance et à la joie. Mais pour cela, il t’a fallu traverser l’en bas, avec tous ses non, ses doutes et ses forces de mort.

Joseph, tu as appris dans ta chair qu’il y a trois vies : la vie biologique – celle que connaît la science –, la vie qui naît de l’amour et du désir de vivre, et la vie qui vient d’En haut, donnée par la grâce de l’Esprit. Tu nous as donné un magnifique et vibrant témoignage de ces deux dernières formes de vie. Tu es mort, certes, mais vivant. Dans la Vie. « Calé dans ta fleur de vie », comme tu le chantais dans ton ultime silence, avant de naître au ciel. Déjà ressuscité, d’une certaine manière. Dans l’espérance de la résurrection finale.

Merci Joseph, pour tout cela. Je suis fier de toi. Si fier et heureux d’être ton frère.

Maxime

Oraison pour Joseph

Aude Zeller a prononcé une oraison lors des funérailles de Joseph Loyer, célébrées le 24 juin à la Crypte de la Cathédrale Saint-Alexandre-de-la-Néva (Paris).

A l’heure de l’ultime, Joseph cher, je viens déposer un dernier hommage pour Toi que j’ai connu lors d’un séminaire sur la mort et que je n’ai rencontré que sur des questions de vie.

Ta sensibilité d’enfant fut blessée et malmenée précocement par la solitude, le silence, la peur et la violence. Au cÅ“ur de cette souffrance déstabilisante, la contemplation des blés ondulant dans le vent te permettait de trouver la cohérence d’une certitude intérieure et d’une intuition spirituelle : tu déchiffrais alors dans cette beauté cosmique la présence du vaste, du large, du plus grand que ta peine, tu décelais la promesse d’un Amour, tu pressentais le «don de Dieu».

Enseigné dans le tréfonds de son âme le petit José sut très vite qu’il lui fallait «naître d’en haut» pour ne pas céder à la désespérance.

Dans les blés verts de ton enfance, tu entendais déjà la Parole de ton Seigneur et notre Dieu s’adressant à Nicodème, ton ami de toute éternité : «Le vent souffle où il veut et tu entends sa voix mais tu ne sais d’où il vient ni où il va.»

Ainsi ta vie d’homme fut une incessante quête vers la Source de Vie destinée à désaltérer la terre aride de ton enfance. Ton chemin de vie fut fait d’altitude profonde. Tu associas ton aimantation spirituelle à la purification de ton humanité dans son espace psycho-corporel. Pour toi, gourmand de plénitude, le ciel n’annule pas la terre, il l’accomplit.

Tu mis donc toute ta conscience au service de ta croissance en tricotant le vivant, préparant ainsi ton vêtement nuptial : Tu cherchais Dieu, tu trouvais plus de vie, une maille à l’endroit.

Tu descendais dans tes profondeurs, tu traquais l’obscurité inconsciente, une maille à l’envers.

Tu remontais la pente avec le Christ soutenu par l’Esprit Saint, tu achevais un rang de vie.

Mais aux heures sombres, la colère et la tristesse te faisaient lâcher parfois quelques mailles, il te fallait les remonter sur l’aiguille de ta conscience exigeante.

En effet, ton exigence de vérité, ton intégrité te portaient à dénoncer les dérives, les tiennes et celles de tes proches en humanité. Tu connus de ce fait l’exclusion sévère des cœurs allergiques à ce dévoilement parfois très direct. La vie t’invita à passer de la «dénonciation» à l’«annonciation», à trouver cette parole qui fait de l’autre un être empli de grâces en dépit de ses manques, une parole qui prépare l’accueil de l’enfant divin en Soi.

Fortifié par cette initiation que la maladie t’imposa, tu fus très attentif à libérer l’enfant José des scories de son passé, à faire croître l’enfant nouveau en te levant, en prenant ton grabat et en poursuivant ta marche vers toi-même et vers le Béni, pour accomplir l’homme Joseph. Tu veillas à bénir l’enfant à venir de ta fille Elodie pour qu’il connaisse les promesses de vie dès le sein de sa mère, toi qui savais combien toute bénédiction accroît la potentialité de réalisation de l’être profond. Tu méditais sans cesse en ton cÅ“ur l’exhortation essentielle de ton Dieu, l’unique choix envisageable : «Je te propose la vie ou la mort, la bénédiction ou la malédiction, choisis donc la vie».

La morsure de tes cancers tenaillait férocement tes chairs et ton cœur.

Tu prenais peur parfois et manduquais alors l’injonction de ton Maître lancé à Jaïre: «Sois sans crainte, crois seulement.»

Une semaine avant de quitter ce monde, tu pris la porte étroite, tu choisis la vie et t’y engageas pleinement, trinquant joyeusement avec une gorgée de thé.

Quelques jours plus tard, tu rechoisis ton amour, Marie, ta femme: tu lui fis ta déclaration.

Et quelques heures avant de poser ton dernier souffle en présence de ta famille bien-aimée, tu affirmas que tes enfants entendraient ton message de vie une fois que tu serais parti.

Joseph cher, tu as préparé tes noces en cet humble et terrible combat, te calant entre rigueur et miséricorde.

Même dans ton lit, il fallait que ton corps soit placé dans cette rectitude que tu évaluais d’un geste radical et énergique.

La miséricorde, tu l’exprimais dans ce constat évident : «C’est si simple, disais-tu, il s’agit d’aimer, d’aimer toujours plus ceux que l’on aime et surtout ceux qui nous sont moins aimables.»

Dans tes moments de doute, ta fille aînée Aude se glissait dans l’interstice de tes peurs pour t’insuffler cet amour, image, écho, pont vivant de celui que tu lui transmis en sa petite enfance.

Dernier clin d’yeux, ton amour paternel pour ton fils Baptiste te permit de recevoir la grâce de célébrer tes funérailles en ce jour de la Saint-Jean Baptiste, lui rappelant ainsi à jamais son lien avec son Saint Protecteur et la nécessité d’oser changer de plan de conscience tout au long de sa vie, l’invitant ainsi à advenir à lui-même au cœur de ta disparition.

Tout est accompli à présent.

Par ton choix engagé et engageant, tu as guéri tes blessures, prenant soin de celles de ta généalogie, préparant ainsi de «bonnes heures» à tes descendants.

Va vers toi-même et deviens une bénédiction.

Pour toi, «noble Joseph», mémoire éternelle.

Aude Zeller

24 Juin 2010

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