La forêt de Mogari : une matrice pour renaître

« Suis-je vivant ? » C’est la question que se pose Shigeki, vieillard à la fois imposant et fragile, un peu excentrique, qui ne s’est toujours pas remis du décès de sa femme il y a 33 ans. Le maître zen lui répond : « Il y a deux sens : si ton corps a faim, c’est que tu es vivant. Mais cela ne veut pas encore dire que tu te sentes vivant, au niveau de ton âme. Ton ventre peut être plein, mais ton cÅ“ur vide ou fermé. » Pour mieux lui faire percevoir la différence, il demande à Machiko – une jeune aide-soignante toute frêle, fraîchement arrivée dans la maison de retraite – de prendre sa main. Machiko souffre du même drame que Shigeki : elle n’arrive pas à se consoler de la disparition de sa fille, morte dans un accident dont elle se sent coupable. Sa vie s’est, à l’instar de celle du vieil homme, comme arrêtée avec la perte de l’être cher. Tous deux sont des morts vivants. Ils existent plus qu’ils ne sont, survivent plus qu’ils ne vivent.

La forêt de Mogari – mot japonais qui signifie la fin du deuil – raconte le processus de deuil, la délivrance intérieure, la quête de soi de ces deux êtres et leur retour à la vie au contact de la nature. Un véritable chemin initiatique en quatre temps.

Premier moment : la libération extérieure. Merveilleuse scène où Shigeki et Machiko, tels deux enfants, jouent à cache-cache dans les plantations d’arbres à thé. Une façon de se débrider, de faire la nique à l’ordre social et à tous les carcans qui les enferment, symbolisés par les haies d’arbres à thé, géométriques et rigoureusement taillées.

Deuxième moment : la descente aux enfers. « Au milieu du chemin de notre vie, je me retrouvai dans une forêt obscure, car la voie droite était perdue », écrit Dante au début du premier chapitre (« L’enfer ») de sa Divine comédie. Suite à un accident de voiture sans gravité lors d’une excursion, Shigeki s’« Ã©vade » et s’enfonce dans les bois à la recherche de la tombe de sa femme défunte. Machiko essaie de le rattraper. Au labyrinthe extérieur et rationnel des plantations de thé, succède le labyrinthe intérieur et inconscient de la forêt où ils s’égarent, qui leur fait perdre tout repère, les coupe de tout contact avec l’extérieur (le téléphone portable n’a plus de réseau). Dans le premier lieu, ils cherchent à se cacher ; dans le second, ils se dévoilent.

Pluie diluvienne, sentiers obstrués, torrent à traverser, feu de nuit, lutte contre la chaleur diurne étouffante et le froid nocturne glacial… la forêt devient le symbole de leur âme et de leur pèlerinage. Leur déambulation se mue en une succession d’épreuves, qui les poussent à trois choses. D’abord, à reprendre contact avec leur corps, à le réhabiter jusque dans sa nudité, à réveiller et réinvestir leurs sens. Ensuite, à sortir de leur bulle solitaire, à s’ouvrir de plus en plus l’un à l’autre, pour pouvoir s’entraider, se réchauffer, se relever quand ils chutent. Enfin, à descendre à l’intérieur d’eux-mêmes, à se confronter au chaos volcanique de leurs sentiments (à exprimer), nœuds (à délier), souffrances (à accueillir), peurs (à vaincre) et démons (à exorciser).

Troisième moment : le lâcher-prise. Shigeki et Machiko comprennent que l’eau de la rivière jamais ne retourne à sa source. Tout passe, tout est impermanent. La vie n’est ni dans le passé (qui n’est plus), ni dans le futur (qui n’est pas encore), mais dans le présent (qui seul est). Ils osent enfin s’abandonner (donc se donner), dire oui à la vie (donc à la mort), accepter leur fragilité (donc se rendre perméable à une force plus grande qu’eux). Moment magique où Shigeki épouse amoureusement le tronc d’un arbre creux, comme pour s’unir à lui, se gorger de sa sève, enfouissant sa main dans la fente de l’écorce comme dans la vulve d’une femme, en quête de l’énergie originelle et du lieu qui lui a donné naissance. Il peut enfin – littéralement et symboliquement – poser, déposer le sac lourd des souvenirs de sa femme, de toute la mémoire de son deuil jamais accompli. Un sac qui, comme le lui dit Machiko, était devenu « plus important que lui-même ».

Quatrième moment : la paix et la plénitude retrouvées. Au terme de leur escalade vers la lumière, Shigeki et Machiko débouchent dans une clairière. Ils ont traversé leurs abîmes. La cicatrice de l’être perdu restera, mais la plaie est guérie. Le deuil, enfin, est accompli. Après s’être réconciliés avec l’eau, l’air, le feu, ils peuvent s’enraciner à nouveau dans la terre pour renaître à la vie. Au pied d’un arbre, ils ameublissent et creusent le sol, mêlent leurs mains aux racines. Shigeko se couche dans la terre comme dans un lit bienfaisant, les yeux clos, un sourire plein de douceur sur les lèvres. « Comme je me sens bien », murmure-t-il. Il a retrouvé la paix, bercé par la mélodie que Machiko fait sortir de la petite boîte à musique de son épouse défunte. Machiko lève les yeux vers la cime des arbres, comme aspiré par l’immensité céleste et lumineuse d’où la cinéaste Naomi Kawase a montré la forêt, dans les premiers plans du film.

A travers ce film bouleversant, la réalisatrice nous convie à un voyage dans l’inconscient collectif et l’imaginaire le plus archaïque de l’humanité. Elle décline les différentes significations symboliques de la forêt et de l’arbre. Non pas abstraitement et intellectuellement, mais de manière tangible et subtile, avec une infinie sensibilité et sensualité. Trois dimensions ressortent notamment de son film :

  • A l’opposé des haies d’arbres à thé – manifestation de la domination rationnelle pour ne pas dire rationaliste de l’humain sur la nature (à l’instar du bonzaï ou du jardin à la française) – la forêt est ce qui résiste à la volonté humaine. Elle est sauvage, imprévisible, changeante. L’espace où l’inconscient prend le pas sur la raison, où les lois sont abolies, les limites transgressées. Ce n’est pas pour rien qu’elle a été le refuge par excellence des rebelles (Robins des Bois), le théâtre des célébrations dyonisiaques, mais aussi la bête noire de l’Eglise qui, dès le Moyen âge, en a fait un lieu de perdition, dangereux et pleins de démons.
  • La forêt est un espace initiatique où, comme à travers un labyrinthe, d’épreuve en épreuve, l’être humain marche vers sa vérité intime et la Réalité ultime à laquelle il cherche à s’unir. On pense, bien sûr, à l’aventure intérieure des chevaliers de la table ronde en quête du Graal.
  • Avec ses arbres majestueux dressés comme des colonnes entre la terre et le ciel, la forêt est un « temple » où l’homme peut s’ouvrir à ce qui le dépasse et transcende le visible. Si Shigeki et Machiko y reprennent vie, c’est qu’elle n’est pas seulement un vaste poumon, mais un lieu habité. Pas seulement un gigantesque corps frémissant d’énergies physiques, mais un espace vibrionnant d’énergies divines. Les arbres sont les ponts entre l’ici-bas et l’Au-delà, les canaux où se rencontrent et s’unissent la force (incréée) venue d’en haut et celle (créé) issue des profondeurs de la terre. C’est sous un arbre – celui de la Bodhi en Inde – que Bouddha a connu l’illumination. C’est sur l’« arbre de la Croix » que Jésus a réconcilié l’humanité avec l’Arbre de vie du Paradis.


Le génie de Naomi Kawase, c’est d’avoir su capter cette double énergie – de la nature et du divin dans la nature – et en transmettre la sensation au spectateur. Hiératiques ou en mouvement, traçant dans l’air des lignes horizontales et verticales, ses plans sont habités par la même palpitation de vie, le même souffle de l’Esprit, la même Présence lumineuse qui habite toute chose. Ils font de la forêt une véritable matrice, où l’être humain peut non seulement renouer avec la nature, mais aussi se re-lier à l’autre et au mystère qui le dépasse, au-delà des l’apparences.

Sauver le climat et pas seulement les banques

Le cha-cha-cha. Un pas à droite, un pas en avant, un pas à gauche, puis un petit saut en arrière pour se retrouver au point de départ. C’est à cette danse que la Philippine Bernarditas Castro-Muller, porte-voix des pays en développement (G77 et Chine), comparait récemment les négociations en cours sur le climat. L’attitude des pays industrialisés à la veille de l’importante conférence de l’ONU qui se tient actuellement à Poznan (Pologne), lui a donné raison. L’Union européenne, confrontée à la résistance de certains membres comme la Pologne, l’Allemagne et l’Italie, peine à mettre en œuvre son ambitieux paquet énergie-climat. Le Japon, le Canada et l’Australie n’ont pas hésité à plaider pour le renvoi à long terme de leurs obligations de réduction des gaz à effet de serre. Les Etats-Unis ne sont guère pressés de bouger avant l’arrivée d’Obama.

Or, la terre n’a que faire de ces faux-fuyants. Elle se réchauffe inéluctablement. Avec les souffrances et menaces qui en découlent : sécheresses, inondations, raréfaction des ressources... L’ONU estime à 50 millions le nombre de réfugiés du climat d’ici 2010. Le président des Maldives cherche déjà une terre d’accueil pour les habitants de l’île, menacée de submersion. Le changement climatique affecte le plus les pays qui y ont le moins contribué, les populations déjà défavorisées d’Afrique et d’Asie.

Même s’ils peinent encore à « croire » à ce qu’ils « savent », les gouvernements du monde sont parfaitement informés de ce qui nous attend. Le Conseil mondial du climat l’a affirmé haut et fort : une augmentation moyenne de la température terrestre supérieure à 2oC (par rapport au niveau pré-industriel) conduirait à des catastrophes incontrôlables. Pour l’éviter, les émissions mondiales de gaz à effet de serre doivent atteindre leur point culminant d’ici 2015 pour décroître ensuite. C’est donc aujourd’hui qu’il faut agir. C’est pourquoi les pays industrialisés – principaux responsables du réchauffement – doivent réduire leurs émissions de CO2 de 25 à 40% d’ici 2020 (pas seulement d’au moins 20% comme le préconisent l’Union européenne et la Suisse), puis de 90% jusqu’en 2050.

C’est sur cette base scientifique qu’une « feuille de route » a été négociée à Bali en décembre 2007. Objectif : mettre sous toit un nouveau régime climatique, suite du protocole de Kyoto qui arrive à échéance en 2012. La conférence de Poznan devrait poser les jalons de ce nouvel accord. Le but est d’associer aux efforts communs de réduction de CO2 les pays qui n’ont pas encore pris d’engagement : les Etats-Unis, mais aussi les puissances émergentes comme la Chine, l’Inde et le Brésil. Ces dernières n’accepteront cependant de monter à bord que si les pays riches tiennent enfin leurs promesses et leur offrent un marché équitable. Quels sont les points cruciaux d’un tel accord ?

Premièrement, l’octroi de droits d’émissions égaux pour tous les habitants de la planète. Un principe incontournable pour une justice climatique au plan mondial. Il est normal que les pays industrialisés, qui continuent d’émettre dix fois plus de gaz à effet de serre par habitant, aient des obligations de réduction plus fortes. Surtout, l’essentiel de l’effort doit être réalisé au plan domestique, ce qui suppose notamment le remplacement d’une bonne part des énergies fossiles par des énergies renouvelables. Propagée par le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco), l’idée d’accomplir les engagements de diminution de CO2 avant tout à travers des projets de réduction à l’étranger (« neutralité climatique suisse »), est éthiquement indéfendable et peu crédible, car non généralisable au plan mondial.

Deuxièmement, la garantie pour les pays du Sud d’un accès rapide et bon marché aux technologies pro-climat les plus récentes. Les pays du Nord s’étaient engagés à de tels transferts dans la Convention-cadre des Nations Unies sur le climat de 1994, mais ils n’ont quasiment rien fait jusqu’ici. Motif ? Leurs possibilités seraient limitées, la technologie étant dans les mains des entreprises privées. Une manière un peu facile de se dédouaner, mais qui pointe sur l’un des obstacles au transfert de technologies : les droits de propriété intellectuelle dont les pays industrialisés sont les ardents défenseurs. C’est pourquoi les pays du Sud appellent à une révision du régime des brevets, afin d’assurer un juste équilibre entre la rémunération des innovateurs et le bien public global. Etant donné sa gravité pour l’avenir de l’humanité, le réchauffement planétaire exige de sortir du « business as usual ». Les pays riches, dont la Suisse, devraient se départir de leur protectionnisme industriel étroit et soutenir les propositions des pays en développement pour un assouplissement des brevets.

Troisièmement, assurer le financement des mesures d’adaptation des pays du Sud aux effets du réchauffement climatique (systèmes d’alerte, approvisionnement en eau, barrages de protection, etc.). La Banque mondiale évalue ces coûts annuels entre 10 et 40 milliards de dollars. Selon le plan d’action adopté à Bali, la plus grande part des ressources financières, « prévisibles et durables », devraient venir du Nord. Comment ? C’est là que le bât blesse. Certains pays industrialisés veulent injecter des fonds de manière volontaire et à travers les institutions de leur choix – par exemple, la Banque mondiale dont ils ont le contrôle – alors que les pays en développement n’acceptent qu’un mécanisme de financement international ancré dans l’ONU. La Suisse a mis sur la table une proposition très intéressante de taxe globale sur le CO2, selon le principe du « pollueur-payeur ». Dans tous les cas, les fonds nécessaires devront impérativement s’ajouter à ceux de la coopération publique au développement. Il serait indécent d’opposer protection du climat et lutte contre la pauvreté.

Ces trois points sont les conditions incontournables pour parvenir à un consensus entre le Nord et le Sud et relever le principal défi de la conférence de Poznan : élaborer un accord climatique qui ne soit pas un obstacle au développement des pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine. Cela, indépendamment de la crise financière, des discordes intestines de l’Union européenne et de l’attente de ce que fera Obama.

La Suisse, qui a toujours emboîté le pas de l’Union européenne, ne devrait pas prendre prétexte de la perte de leadership de cette dernière pour naviguer à vue. Elle a les moyens de jouer un rôle pionner, et elle peut compter sur le soutien de nombreux pays en développement. Non seulement les plus pauvres et menacés, mais aussi l’Afrique du Sud, le Mexique et la Corée du Sud.

La crise financière ne devrait pas avoir droit au chapitre. Si des pays ont des dizaines de milliards à dépenser à court terme pour sauver leurs banques, ils devraient aussi se donner les moyens de sauver le climat à long terme, sans lequel leur économie n’aura aucun futur.

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