Olivier Clément : « Tout ce qui se passe dans l’humanité a un sens »
Par Michel Maxime Egger, vendredi 30 janvier 2009 à 16:02 :: Spiritualité :: #14 :: rss
Olivier Clément est né au ciel le 15 janvier, à la suite d’une longue maladie. Il avait 87 ans. Porteur du feu prophétique des penseurs religieux russes – Nicolas Berdiaev en tête – il fut un lumineux et fécond témoin de l’Evangile. Un apôtre de l’unité dans la diversité des Eglises. Mais aussi un formidable « passeur » : entre l’Orient et l’Occident chrétien, l’athéisme et la foi, la spiritualité et l’histoire. Nul mieux que lui n’aura fait connaître au monde occidental l’essence de l’orthodoxie – dans ce qu’elle a de plus beau, profond et universel –, la substantifique moelle de l’enseignement des Pères, revisité à la lumière de la modernité. Il témoignait d’une Eglise ouverte et en dialogue, d’une théologie enracinée dans la Tradition et éminemment créatrice – audacieuse même –, loin de la répétition des antiennes du passé. Une Eglise en mouvement et en recherche, capable de se mettre en question et de répondre aux grandes interrogations de l’homme d’aujourd’hui : la place de la femme, la sexualité, la relation au corps, l’écologie, l’injustice sociale, la tentation nihiliste…
J’avais rencontré Olivier Clément la première fois en 1995, à l’abbaye de Sylvanès où il animait une retraite à la Pentecôte occidentale. Il m’avait invité à venir parler de saint Silouane et de l’archimandrite Sophrony. Un signe de sa grande ouverture et confiance, car je n’étais alors qu’un jeune inconnu, fraîchement entré dans l’Eglise orthodoxe. Depuis lors, nous sommes restés liés, même si nous nous voyions peu. Une amitié s’est tissée à travers diverses collaborations, que ce soit pour la revue Contacts, des occasions spécifiques (une interview pour la revue Itinéraires sur l’Eglise aux prises avec la viscosité de l’histoire) ou encore la collection de spiritualité orthodoxe (le Sel de la Terre) que je dirigeais aux Editions du Cerf. Il y a écrit la préface du recueil consacré à Mère Marie Skobtsov, Le Sacrement du frère, et donné un entretien en introduction au livre du père Cyrille Argenti, N’aie pas peur. J’allais le voir lors de mes voyages à Paris. A chaque fois, il me recevait avec beaucoup de chaleur. Nous refaisions le monde et l’Eglise. Et je ressortais toujours de ces entretiens ragaillardi, plein d’énergie créatrice. Comme il le disait : « Il faut s’encourager mutuellement. » Il était comme un guide et père, mais sans une once de paternalisme ni de jugement sur ma vie et mes choix personnels. Il a soutenu mes initiatives jusqu’au bout, acceptant de parrainer Trilogies.
Dans l’hommage qu’elle lui a rendu, l’Assemblée des évêques orthodoxes de France le définit comme un être « inspiré et inspirant ». Rien de plus vrai et de plus juste. Mais sans vouloir polémiquer, on ne peut pas dire, hélas, que les hiérarques et les paroisses orthodoxes – à quelques exceptions près – aient beaucoup suivi et mis en œuvre ses idées. L’orthodoxie réelle, concrète et quotidienne, est bien loin de celle – épurée, novatrice et prophétique – qu’Olivier Clément a fait rayonner de par le monde, bien au-delà des frontières de l’Eglise. Le rêve de voir émerger une Eglise orthodoxe d’Occident – et pas seulement en Occident – s’est dissout dans les particularismes ethniques, pour ne pas dire nationalistes, et les replis identitaires qui ont fleuri depuis 1989.
Olivier Clément en était bien conscient. Et attristé. Voici ce qu’il me disait dans un long entretien, le 31 janvier 2004, en vue d’une publication qui n’a jamais vu le jour :
« L’Eglise orthodoxe est une Eglise étrange. Elle est très riche, pleine de trésors et de potentialités, mais en même temps bloquée de toutes parts. En proie au repli, à la peur, à la méfiance envers l’autre, à l’hostilité envers la modernité, à la clôture de l’interprétation. Et les choses ne cessent de s’aggraver… Les orthodoxes se réfèrent trop aux Pères de l’Eglise – sans forcément les lire, d’ailleurs – et ne méditent pas assez l’Evangile. Comme si les Pères avaient tout dit sur tout, une fois pour toutes ! Est-on capable, par exemple, de commenter la parabole du bon samaritain dans ce qu’elle a de profondément subversif et anticlérical ? Car que nous dit-elle, sinon que c’est un “hérétique” qui, finalement, accomplira les gestes fondamentaux de l’humanité. Je n’ai jamais entendu prêcher d’une manière créatrice sur un tel texte. »
« Certains éminents théologiens orthodoxes affirment qu’il faut remplacer la conscience personnelle par une conscience ecclésiale. La belle affaire ! Comme si la Tradition pouvait penser en nous en dehors de nous. Or, penser par soi-même est non seulement une possibilité, mais un devoir. Une condition sine qua non de notre devenir personne. Et ce devenir est possible pour tout homme et toute femme sur cette terre. Comment, ainsi que l’affirme l’un de nos plus grands théologiens actuels, peut-on soutenir que le baptême est une condition pour devenir une personne, que les hommes – nés hypostases biologiques – ne deviennent des hypostases spirituelles qu’après avoir été baptisés ? C’est grave. Car on peut être baptisé, aller à l’église tous les dimanches, et rester une loque individuelle ; à l’inverse, on peut ne pas être baptisé et devenir un être d’amour et de communion. Tous les êtres humains – tous sans exception – sont image de Dieu. »
« Mais comment donner à la merveilleuse théologie de la personne une portée qui ne soit pas seulement ecclésiastique ? La personne contient la totalité du social et du cosmique. Elle dépasse le monde et l’assume. Elle lui donne sa signification, sa couleur, son sens. Elle est sans fond, ouverte sur l’infini. On ne peut la réduire. Surtout, elle est en germe en tout être humain. Car la résurrection du Christ assume tout. Le Christ et l’Esprit saint sont présents partout, dans toutes les traditions et religions, et même dans les anti-religions. Si on ne prend pas la mesure de cela, on se condamne à la stérilité. On ne pourra rien faire d’autre qu’une Eglise bien polie, parfaite, pure, mais coupée de la vie, à l’écart du monde, confite dans une pensée qui tourne en rond et une liturgie sublime qui vire au ritualisme. »
« Les orthodoxes sont-ils capables de faire autre chose que se plaindre, dénoncer et rêver ? Tout ce qui se passe dans l’humanité a un sens, que nous devons comprendre, approfondir, rendre positif et fécond. Nous devons apprendre à l’assumer de manière créatrice, collaborer et chercher des solutions avec d’autres, en nous ouvrant à ce qu’ils peuvent nous apporter. »
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