Oui, nous sommes au « commencement d’un monde » (Guillebaud) . Discours guerrier sur le choc des civilisations ou non, nous marchons vers un rendez-vous inéluctable : non seulement la rencontre, mais les épousailles avec l’autre. Dans un brassage sans précédent des cultures, des religions et des identités. Au plan social, mais aussi de l’être, dans son intériorité la plus profonde. Pour l’avènement d’une modernité métisse au plan planétaire. A faire émerger hors du « chaos-monde » (Edouard Glissant). Une véritable naissance qui, comme tout accouchement, comprend sa part d’angoisse, de risque, de douleur.

Orient et Occident

Aucun art ne me semble mieux exprimer ce moment (unique) et ce tournant (irréversible) de l’histoire humaine que la danse, dans ce qu’elle a de plus contemporain. Un bel exemple est Loin, vu tout récemment au Grand Théâtre de Genève, en complément notamment d’Ombre fragile de Ken Ossola. Une pièce bouleversante et magique de Sidi Larbi Cherkaoui, qui m’a curieusement fait penser à Bahok d’Akram Khan, vu ce printemps avec une même délectation à Pully. Rien d’étonnant à cela, car je viens de découvrir que les deux chorégraphes ont réalisé ensemble un pas de deux, Zero degrees. Un titre qui « symbolise le passage, l’entre-deux entre la vie et la mort, l’appartenance et la non-appartenance, l’identité et le manque d’identité » (Khan).

Au-delà de leur différence de style – la vitesse aérienne et l’agilité saccadée chez Khan, les arabesques ondoyantes et reptiliennes chez Cherkaoui – tout rassemble ces deux chorégraphes : l’origine métissée (anglo-bengalie pour Khan, maroco-flamande pour Cherkaoui), la troupe très cosmopolite, le mélange des genres (kathak, ballet classique, danse contemporaine, hip-hop, chant, street dance, théâtre, arts martiaux…), l’hybridation entre l’Occident et l’Orient, l’accent sur le travail des bras et des mains, la manière d’articuler le plan individuel/interpersonnel et le plan collectif. Mais surtout, une même obsession thématique : l’identité et son corollaire, la relation avec l’autre. « Avoir une troupe composée de diverses cultures, voix et expériences constitue une bénédiction pour moi et mon travail. C’est un miroir de l’état de “confusion” où je me trouve actuellement. Un état où les anciennes frontières se brisent, où les langues originelles sont dépassées et où les expériences individuelles conduisent de l’avant vers de nouvelles frontières » (Khan).

D’où viens-je ?

Bahok s’interroge sur l’origine. « D’où venez-vous ? », se demandent les uns aux autres les huit danseurs, réunis dans un « non lieu » global, piégés dans un hall d’aéroport où, les yeux rivés sur le tableau d’annonces électronique, ils attendent des informations sur leur vol retardé sine die. Déterritorialisés, en quête de leur origine et peu sûrs de leur destination, ils peinent à répondre, certains ayant oublié jusqu’à leur nom même. Ils viennent de diverses parties du monde, reconnaissables à leurs types ethniques et à leurs vêtements. Ils tentent de communiquer, de partager des histoires de leur vie, des souvenirs de leur enfance. Mais ils ne parlent pas la même langue. Ils sont comme « lost in translation ». La communication est ardue, pour ne pas dire impossible. C’est Babel. Une situation de « crise » où même les techniques de communication sont ambiguës, servant autant à séparer qu’à unir. Le téléphone portable permet certes de communiquer avec d’autres, mais il peut aussi isoler l’être dans sa bulle. L’appareil photo qui sert à prendre des images-souvenirs de soi et de l’autre peut se transformer aussi moyen d’agression et de convoitise, ferment de violence.

« D’où venez-vous ? » La question m’est évidemment posée à moi, spectateur. « D’où est-ce que je viens ? » Très vite, je suis amené, avec les danseurs-personnages, à aller au-delà de l’origine dans sa dimension superficielle, spatiale et géographique – un pays ou une ville. Au-delà aussi de l’identité dans ses composantes extérieures – nationale, raciale, sociale. Cette identité-là est, par sa diversité, ce qui fait la richesse de l’humanité. Mais elle est aussi ce qui la menace, quand elle se clôt sur elle-même, devient appartenance plus ou moins exclusive et identification, fusion avec le même. Elle se mue alors en source de division. La guerre alors n’est pas loin.

Il est vrai que l’extraordinaire mutation vers un monde métis ne va pas sans remous ni tempêtes. Le brouillage des frontières, l’effacement des « différences », l’uniformisation culturelle induits par la mondialisation conduisent également à la mythification des identités en péril, au repli sur soi et à la peur de l’autre, vite considéré comme un « barbare ». Le risque, c’est la crispation identitaire, la régression nationaliste et xénophobe, la quête d’une mythique pureté originelle, avec les violences qui peuvent en découler. Comme l’a montré René Girard dans ses réflexions sur la « gémellité mortifère », le conflit avec l’autre est potentiellement d’autant plus violent que les cultures se rapprochent et s’interpénètrent, que leur ressemblance progresse. Guillebaud le montre à merveille : contrairement à ce que Samuel Huntington affirme dans sa thèse sur le soi-disant « choc des civilisations » (1993), la violence naît moins de la confrontation à l’altérité que du refus de la ressemblance.

Khan ne nie pas l’importance de l’identité. Il sait que l’humain ne saurait être de nulle part, qu’il a besoin d’être de quelque part, d’autant plus fortement qu’il est aujourd’hui confronté à un espace-temps complètement éclaté. Mais il sait aussi que l’origine, dans ce qu’elle a de plus profond, est trouée, tissée d’altérité. L’autre – humain ou divin – est en moi ; il est une composante intime de mon être, dès l’origine. Le refuser ou me séparer de lui, c’est me couper de moi-même. Le tuer, c’est mourir. A l’inverse, je ne peux devenir moi-même qu’en accueillant l’autre comme faisant partie intégrante de mon être. Je ne peux accéder à mon identité qu’en le reconnaissant et en l’assumant. Je ne peux m’aimer vraiment qu’en l’aimant.

Qui suis-je ?

La question, dès lors, a changé : le « d’où viens-je ? » est, par un glissement subtil, devenu « qui suis-je ? ». Avec cette sous-question, vertigineuse : l’identité que je me donne est-elle originale et authentique, unique et non reproductible, fruit d’un véritable processus de personnalisation, ou n’est-elle qu’un masque factice et fabriqué, un simulacre de « différence » plus ou moins imposé par les autres et la société ? Dans Zero degrees, Khan et Cherkaoui dansent avec un double d’eux-mêmes, sous la forme d’un mannequin. Un clone anonyme et sans visage, une pure apparence dissoute dans une forme commune et conventionnelle d’humanité, reproductible à l’infini…

A travers leur art, Khan et Cherkaoui plaident pour une identité ouverte et métisse. Non pas d’appartenance (à un peuple, une nation, une religion…), mais d’enracinement et de transcendance. D’enracinement, car ancrée dans une tradition (le kathak pour Khan), un lieu, une terre ou une culture, mais aussi dans ce qui nous fonde tous et nous constitue jusque dans notre corps : l’air, l’eau, le feu, la terre, le ciel – des mots égrenés par le tableau de vol dans Bahok. De transcendance, car tendue vers ce qui la dépasse et la relativise, dans une ouverture au Tout-Autre divin (chez Cherkaoui) ou à l’autre humain, reconnu, accueilli et même épousé dans sa différence (ethnique, culturelle et sexuelle) comme une source d’enrichissement et d’accomplissement.

Cet enracinement et cette transcendance, Khan et Cherkaoui les manifestent et les accomplissent par et dans les corps en mouvement. Langage de l’être à travers le corps, la danse permet de dépasser la barrière des langues, de dire l’indicible, ce que les mots achoppent à exprimer. Elle est langage universel, mais sans nier les singularités personnelles et les différences culturelles. Un corps chinois ne danse pas de la même manière qu’un corps occidental, lequel ne danse pas comme un corps indien. Cela d’autant plus que chaque être – jusque dans son corps et ses cellules – est porteur d’une histoire et d’une mémoire, individuelles et collectives, biologiques et culturelles. Bahok signifie en bengali « porteur ». Nous ne sommes pas que des pèlerins en cette vie, mais des porteurs. Et les valises que nous portons ne sont pas seulement concrètes et matérielles, mais aussi immatérielles et existentielles. Khan le dit bien : « Nous sommes tous des voyageurs. Nés dans ce monde, incarnés dans un corps, nous ne pouvons qu’aller de l’avant. Mais nous sommes tous aussi des bahok, des porteurs. Nous transportons avec nous notre héritage génétique et culturel, nos expériences, nos rêves et aspirations, nos souvenirs et les marques de notre enfance. »

Comme l’écrit John Berger, « pour les nomades, la maison (home) n’est pas une adresse, mais ce qu’ils portent avec eux. » Avec eux, mais aussi en eux. Khan fait de ces héritages et histoires individuelles, propres à chacun de ses danseurs et danseuses, le matériau de sa création. De fait, il se sent moins « chorégraphe » que « metteur en scène » : « Chorégraphier, c’est créer des mouvements et les assembler. Auparavant, je créais des mouvements sur mon corps et je demandais aux danseurs de les reproduire. Je me suis peu à peu rendu compte que cela les transformait en serviteurs, en instruments au service de ma vision, d’une manière non saine. Aujourd’hui, j’essaie de créer un monde autour de chaque danseur de façon à ce qu’il crée ses propres mouvements, l’histoire qu’il a en lui. Ce sont les danseurs qui écrivent le spectacle. Ils en apportent la matière première. Mon travail consiste à découvrir et révéler une histoire universelle à travers leurs micro-histoires particulières, de les assembler et mettre en scène, de construire une forme d’arche avec tous ces mondes et ces mouvements. »

Mouvement dans l’entre-deux

Sous peine de finir dans une uniformité totalitaire ou une totalité uniformisante, le processus de métissage en cours ne doit pas abolir les identités particulières (personnelles ou culturelles) d’origine, mais les mêler créativement dans un creuset d’où naîtra une identité « autre », nouvelle, tierce. Le vrai « un » n’est pas l’uniformité ; il est tissé de diversité. Le « tout » est plus que la somme ou l’accumulation des parties. L’unité humaine n’est pas la fusion ou l’amoncellement des « je » et des « tu » dans un « nous » indistinct, mais la construction d’un « nous » différencié et relationnel, constitué des relations entre des « je » et des « tu » à la fois singuliers et universels, re-nés à leur unicité à travers la transformation même de leur différence. C’est le sens de la dernière séquence de Bahok : les individus qui se sont cherchés et heurtés tout au long de la pièce finissent par se réconcilier en s’embrassant, s’agglutinant les uns et aux autres dans une espèce de masse informe. Puis le groupe explose ou implose, comme pour échapper à une fusion qui risquerait de dissoudre les singularités. Loin se termine également par un amoncellement de corps, au sommet duquel émerge une personne en quête de sa singularité.

Cherkaoui pousse très loin cette réflexion sur le « je » et le « tu », les dualités à dépasser. A l’instar du couple, la personne et la société métisse – pour être féconde – doit trouver la juste distance et le bon équilibre (non statique, en mouvement) entre deux pôles : la séparation (le trop loin, l’autre qui est radicalement autre) et la fusion (le trop près, l’autre qui devient le même). Deux pôles qui ont ceci en commun qu’ils nient la relation et sont, potentiellement, source de violence – par rupture ou absorption. Cherkaoui explore cet espace « entre-deux » en jouant de la tension (créatrice) entre le proche et le lointain. Il définit son art comme « une danse à bout de bras », une « exploration physique de la distance et de l’éloignement » : entre des personnes, des mondes, des choses, des matériaux. Entre la parole et le geste, le corps et l’âme, le yin et le yang, le féminin et le masculin, la danse et le chant, lequel est « chorégraphie de l’intérieur du corps ».

L’identité authentique, c’est son paradoxe, est de l’ordre du mouvement et de l’entre-deux. Ou, mieux encore, du mouvement dans l’entre-deux. Elle se vit et se construit dans la relation. Pour accéder à mon identité et l’accomplir, répondre à la fagilité et à l’incomplétude ontologiques de mon être, j’ai besoin de l’autre, de me relier à l’autre dans une fécondation et un soutien mutuel (c’est tout le thème du très beau Ombre fragile de Ken Ossola). Quelle que soit sa fragilité, la relation est le fondement de mon être, ce par quoi je deviens, j’adviens à qui je suis. C’est en elle qu’ultimement Dieu non seulement « vient à l’idée », mais se manifeste. La relation est l’essence même du métissage.

Où vais-je ?

Cette identité métisse – authentique et relationnelle, singulière et universelle, tissée d’altérité, faite d’unité dans la diversité et de diversité dans l’unité – est ce à quoi nous sommes appelés. Ce vers quoi les figures de Khan et Cherkaoui tendent. La question cruciale de l’origine (d’où viens-je ?) conduit, via celle du « qui suis-je », à celle de la fin et donc du sens : « où vais-je ? » Si la maison (home) est « le lieu d’où l’on part » (T.S. Eliot), l’identité métisse est notre destinée historique et ontologique, personnelle et universelle. Elle est notre « utopie », au sens étymologique de ce qui « n’a pas de lieu ». Ni plus ni moins que la destination inconnue des voyageurs-danseurs de Bahok, mais dont ils ne sont pas encore conscients. Quand on l’atteint, le home devient hope, source d’espoir, pour reprendre d’autres mots du tableau électronique.


Si l’utopie d’une humanité réconciliée peut s’exprimer et donc se vivre déjà par et dans la danse, elle n’est pas encore réalité. Loin de là. Le propre de l’art est de rendre visible l’invisible, de manifester ce qui est déjà là – au plan de la réalité ultime des choses – mais qu’on ne voit pas encore, et d’exprimer ce qui est à venir. La danse de Khan et Cherkaoui est, en ce sens, d’ordre épiphanique et prophétique. Mais elle est aussi très lucide. Les deux savent la distance qui sépare la réalité de l’idéal. Tant dans l’ordre de la création que dans celui de l’histoire et de la société. Tant sur la scène du spectacle que sur celle de la vie. Si les épousailles entre les cultures ainsi qu’entre l’homme et la femme peuvent se réaliser au plan (sublime) de l’art et de la création, elles sont loin d’être accomplies au niveau du réel. Subjectivement et socialement, nous sommes encore dans le moment de la rencontre où les valeurs des uns et des autres se heurtent, où les identités vacillent ou se crispent, avec leur lot d’incompréhensions, d’intolérances, de frustrations et de violences potentielles ou manifestes. Khan et Cherkaoui n’ignorent rien de ce moment ; mieux, ils en témoignent avec vigueur.

Au-delà des murs

L’accomplissement de cette identité métisse, dans l’union harmonieuse des contraires et la fécondation mutuelle des différences, n’a donc rien d’évident. Difficile au plan personnel, il l’ait tout autant au plan collectif. Il demande un long et dur labeur, par lequel il s’agit de faire quelque chose de sa soi-disant « différence » pour devenir véritablement différent, unique, singulier. Il suppose un éveil : la magnifique scène de Bahok où la femme endormie finit par sortir de son sommeil dans les bras de son partenaire, mêlant son corps au sien dans une forme de divinité hindoue à bras multiples, tête bêche. Il passe par le conflit, l’opposition, la lutte, autant de réalités qu’on ne peut dépasser qu’en les vivant et les assumant jusqu’au bout.
Une traversée, véritable mise à nu de l’être, est à effectuer. Un passage par l’entre-deux, à travers les frontières – intérieures et extérieures – de notre être intime et social, à travers tout ce qui, à l’intérieur et à l’extérieur de nous, fait obstacle et résiste à la vraie rencontre avec l’autre, à la relation en vérité, c’est-à-dire ultimement à l’amour, à l’énergie de l’amour. Comme le dit Khan, il y a des murs partout, en dehors et en dedans de nous (jusque dans notre corps). La danse, le travail du danseur, c’est d’en prendre conscience et d’œuvrer à les traverser, les abattre ou les transformer. Faire des murs des ponts. Cela vaut aussi bien pour les races et les peuples que pour les femmes et les hommes. In-I, le dernier spectacle de Khan – un duo avec Juliette Binoche – raconte précisément l’aventure du couple.

On pense ici à ce que le psychanalyste Daniel Sibony à écrit de « l’entre-deux » et qui touche à l’essence même de l’art de Khan et Cherkaoui : « L’entre-deux est une épreuve où l’on s’affronte à l’Origine, perdue ou redonnée, morcelée ou en bloc. On s’y affronte à la fois pour la retrouver ou s’en dégager. Et l’origine est une dynamique à laquelle on a affaire chaque fois qu’il s’agit de se déplacer. Ces déplacements requièrent une énergie. »

C’est cette énergie, ce souffle de vie et de grâce, que Bahok et Loin manifestent avec une force, une beauté et une plénitude proprement époustouflantes.