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Par Michel Maxime Egger,
mercredi 24 décembre 2008 à 15:51 :: Spiritualité
Sait-on encore le sens véritable de la fête de Noël ? Quel rapport entre le sapin vendu dans les supermarchés et le Christ, arbre de vie ? Quel lien entre les bougies électriques qui illuminent nos cités et l’astre de lumière qui se lève sur un monde si souvent en proie à l'ombre de la mort ? Quelle relation entre les cadeaux qu'on s'échange et les présents des mages au roi de l'univers caché dans une pauvre étable ? Comment croire que le bébé au centre de nos crèches est le Fils de Dieu par qui tout a été créé ?
Noël, ce n'est pas seulement la commémoration de la naissance – historique et plus ou moins folklorico-sentimentale – de l'enfant Jésus à Bethléem. C'est la mémoire vivante de l'incarnation de Dieu en personne. Il y a plus de 2000 ans, le Verbe divin s’est fait chair pour diviniser l’être humain. Il est venu habiter le monde de sa compassion. Pour les chrétiens, cette nativité est la clé de l’histoire de l’humanité. L’aube d’une ère nouvelle, fondée sur l’amour, qui n’en finit pas d’advenir.
Cet événement, incommensurable, est en réalité un mystère. Au-delà des lois de la nature et de la logique. Comment Dieu – immatériel et éternel – a-t-il pu prendre un corps humain et mortel ? Comment la vierge Marie a-t-elle pu enfanter la deuxième personne de la Trinité ? Comme Jésus peut-il être à la fois totalement humain et totalement divin ? A l’instar de Joseph dans l'icône de la Nativité, nous sommes stupéfaits, guettés par le doute, peut-être tentés par l'incrédulité.
Fêter Noël, c’est entrer dans ce mystère. Non pas en abolissant notre raison, mais, comme les rois mages – savants de leur temps – en nous mettant en chemin, la conscience ouverte à une autre lumière et connaissance, celle de l’Esprit. En retrouvant aussi la capacité d’émerveillement de l’enfance et la simplicité humble des bergers. Alors, la fête de la Nativité prend un autre sens. Plus profond, plus universel.
« Aujourd'hui, Dieu est venu sur la terre et l'homme est monté au ciel », proclame la liturgie orthodoxe de Noël. Tout est dans cet aujourd'hui. Le mystère n'est pas simplement à dire, il est à vivre. L’événement historique de la nativité du Christ n’acquiert sa plénitude de sens que s’il devient un avènement personnel : naissance intérieure de l’Etre divin et éveil de l’être à la Parole créatrice qui le fonde, dans un processus de pacification et d’unification croissantes.
C’est donc à chaque instant, dans la grotte de notre cœur comme dans l’étable de Bethléem, que le mystère de l’Incarnation peut s’accomplir. A condition que nous disions « oui », comme Marie, au souffle de l’Esprit, que nous nous laissions emporter par sa vie dans un mouvement vers les autres et le monde. La fête de Noël nous rappelle le mot génial de Péguy : « Tout commence en mystique et tout finit en politique. » C’est du dedans, à partir des mutations intérieures, qu’ont lieu les actions de transformation sociale les plus fécondes. C’est de l’espace le plus profond, le plus simple et le plus désarmé de l’humain que rayonnent la parole qui touche les cœurs, l’amour qui libère les captifs et rétablit la justice.
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Par Michel Maxime Egger,
samedi 13 décembre 2008 à 20:30 :: Ecologie
« Suis-je vivant ? » C’est la question que se pose Shigeki, vieillard à la fois imposant et fragile, un peu excentrique, qui ne s’est toujours pas remis du décès de sa femme il y a 33 ans. Le maître zen lui répond : « Il y a deux sens : si ton corps a faim, c’est que tu es vivant. Mais cela ne veut pas encore dire que tu te sentes vivant, au niveau de ton âme. Ton ventre peut être plein, mais ton cœur vide ou fermé. » Pour mieux lui faire percevoir la différence, il demande à Machiko – une jeune aide-soignante toute frêle, fraîchement arrivée dans la maison de retraite – de prendre sa main. Machiko souffre du même drame que Shigeki : elle n’arrive pas à se consoler de la disparition de sa fille, morte dans un accident dont elle se sent coupable. Sa vie s’est, à l’instar de celle du vieil homme, comme arrêtée avec la perte de l’être cher. Tous deux sont des morts vivants. Ils existent plus qu’ils ne sont, survivent plus qu’ils ne vivent.
La forêt de Mogari – mot japonais qui signifie la fin du deuil – raconte le processus de deuil, la délivrance intérieure, la quête de soi de ces deux êtres et leur retour à la vie au contact de la nature. Un véritable chemin initiatique en quatre temps.
Premier moment : la libération extérieure. Merveilleuse scène où Shigeki et Machiko, tels deux enfants, jouent à cache-cache dans les plantations d’arbres à thé. Une façon de se débrider, de faire la nique à l’ordre social et à tous les carcans qui les enferment, symbolisés par les haies d’arbres à thé, géométriques et rigoureusement taillées.
Deuxième moment : la descente aux enfers. « Au milieu du chemin de notre vie, je me retrouvai dans une forêt obscure, car la voie droite était perdue », écrit Dante au début du premier chapitre (« L’enfer ») de sa Divine comédie. Suite à un accident de voiture sans gravité lors d’une excursion, Shigeki s’« évade » et s’enfonce dans les bois à la recherche de la tombe de sa femme défunte. Machiko essaie de le rattraper. Au labyrinthe extérieur et rationnel des plantations de thé, succède le labyrinthe intérieur et inconscient de la forêt où ils s’égarent, qui leur fait perdre tout repère, les coupe de tout contact avec l’extérieur (le téléphone portable n’a plus de réseau). Dans le premier lieu, ils cherchent à se cacher ; dans le second, ils se dévoilent.
Pluie diluvienne, sentiers obstrués, torrent à traverser, feu de nuit, lutte contre la chaleur diurne étouffante et le froid nocturne glacial… la forêt devient le symbole de leur âme et de leur pèlerinage. Leur déambulation se mue en une succession d’épreuves, qui les poussent à trois choses. D’abord, à reprendre contact avec leur corps, à le réhabiter jusque dans sa nudité, à réveiller et réinvestir leurs sens. Ensuite, à sortir de leur bulle solitaire, à s’ouvrir de plus en plus l’un à l’autre, pour pouvoir s’entraider, se réchauffer, se relever quand ils chutent. Enfin, à descendre à l’intérieur d’eux-mêmes, à se confronter au chaos volcanique de leurs sentiments (à exprimer), nœuds (à délier), souffrances (à accueillir), peurs (à vaincre) et démons (à exorciser).
Troisième moment : le lâcher-prise. Shigeki et Machiko comprennent que l’eau de la rivière jamais ne retourne à sa source. Tout passe, tout est impermanent. La vie n’est ni dans le passé (qui n’est plus), ni dans le futur (qui n’est pas encore), mais dans le présent (qui seul est). Ils osent enfin s’abandonner (donc se donner), dire oui à la vie (donc à la mort), accepter leur fragilité (donc se rendre perméable à une force plus grande qu’eux). Moment magique où Shigeki épouse amoureusement le tronc d’un arbre creux, comme pour s’unir à lui, se gorger de sa sève, enfouissant sa main dans la fente de l’écorce comme dans la vulve d’une femme, en quête de l’énergie originelle et du lieu qui lui a donné naissance. Il peut enfin – littéralement et symboliquement – poser, déposer le sac lourd des souvenirs de sa femme, de toute la mémoire de son deuil jamais accompli. Un sac qui, comme le lui dit Machiko, était devenu « plus important que lui-même ».
Quatrième moment : la paix et la plénitude retrouvées. Au terme de leur escalade vers la lumière, Shigeki et Machiko débouchent dans une clairière. Ils ont traversé leurs abîmes. La cicatrice de l’être perdu restera, mais la plaie est guérie. Le deuil, enfin, est accompli. Après s’être réconciliés avec l’eau, l’air, le feu, ils peuvent s’enraciner à nouveau dans la terre pour renaître à la vie. Au pied d’un arbre, ils ameublissent et creusent le sol, mêlent leurs mains aux racines. Shigeko se couche dans la terre comme dans un lit bienfaisant, les yeux clos, un sourire plein de douceur sur les lèvres. « Comme je me sens bien », murmure-t-il. Il a retrouvé la paix, bercé par la mélodie que Machiko fait sortir de la petite boîte à musique de son épouse défunte. Machiko lève les yeux vers la cime des arbres, comme aspiré par l’immensité céleste et lumineuse d’où la cinéaste Naomi Kawase a montré la forêt, dans les premiers plans du film.
A travers ce film bouleversant, la réalisatrice nous convie à un voyage dans l’inconscient collectif et l’imaginaire le plus archaïque de l’humanité. Elle décline les différentes significations symboliques de la forêt et de l’arbre. Non pas abstraitement et intellectuellement, mais de manière tangible et subtile, avec une infinie sensibilité et sensualité. Trois dimensions ressortent notamment de son film :
- A l’opposé des haies d’arbres à thé – manifestation de la domination rationnelle pour ne pas dire rationaliste de l’humain sur la nature (à l’instar du bonzaï ou du jardin à la française) – la forêt est ce qui résiste à la volonté humaine. Elle est sauvage, imprévisible, changeante. L’espace où l’inconscient prend le pas sur la raison, où les lois sont abolies, les limites transgressées. Ce n’est pas pour rien qu’elle a été le refuge par excellence des rebelles (Robins des Bois), le théâtre des célébrations dyonisiaques, mais aussi la bête noire de l’Eglise qui, dès le Moyen âge, en a fait un lieu de perdition, dangereux et pleins de démons.
- La forêt est un espace initiatique où, comme à travers un labyrinthe, d’épreuve en épreuve, l’être humain marche vers sa vérité intime et la Réalité ultime à laquelle il cherche à s’unir. On pense, bien sûr, à l’aventure intérieure des chevaliers de la table ronde en quête du Graal.
- Avec ses arbres majestueux dressés comme des colonnes entre la terre et le ciel, la forêt est un « temple » où l’homme peut s’ouvrir à ce qui le dépasse et transcende le visible. Si Shigeki et Machiko y reprennent vie, c’est qu’elle n’est pas seulement un vaste poumon, mais un lieu habité. Pas seulement un gigantesque corps frémissant d’énergies physiques, mais un espace vibrionnant d’énergies divines. Les arbres sont les ponts entre l’ici-bas et l’Au-delà, les canaux où se rencontrent et s’unissent la force (incréée) venue d’en haut et celle (créé) issue des profondeurs de la terre. C’est sous un arbre – celui de la Bodhi en Inde – que Bouddha a connu l’illumination. C’est sur l’« arbre de la Croix » que Jésus a réconcilié l’humanité avec l’Arbre de vie du Paradis.
Le génie de Naomi Kawase, c’est d’avoir su capter cette double énergie – de la nature et du divin dans la nature – et en transmettre la sensation au spectateur. Hiératiques ou en mouvement, traçant dans l’air des lignes horizontales et verticales, ses plans sont habités par la même palpitation de vie, le même souffle de l’Esprit, la même Présence lumineuse qui habite toute chose. Ils font de la forêt une véritable matrice, où l’être humain peut non seulement renouer avec la nature, mais aussi se re-lier à l’autre et au mystère qui le dépasse, au-delà des l’apparences.
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Par Michel Maxime Egger,
mercredi 10 décembre 2008 à 12:28 :: Ecologie
Le cha-cha-cha. Un pas à droite, un pas en avant, un pas à gauche, puis un petit saut en arrière pour se retrouver au point de départ. C’est à cette danse que la Philippine Bernarditas Castro-Muller, porte-voix des pays en développement (G77 et Chine), comparait récemment les négociations en cours sur le climat. L’attitude des pays industrialisés à la veille de l’importante conférence de l’ONU qui se tient actuellement à Poznan (Pologne), lui a donné raison. L’Union européenne, confrontée à la résistance de certains membres comme la Pologne, l’Allemagne et l’Italie, peine à mettre en œuvre son ambitieux paquet énergie-climat. Le Japon, le Canada et l’Australie n’ont pas hésité à plaider pour le renvoi à long terme de leurs obligations de réduction des gaz à effet de serre. Les Etats-Unis ne sont guère pressés de bouger avant l’arrivée d’Obama.
Or, la terre n’a que faire de ces faux-fuyants. Elle se réchauffe inéluctablement. Avec les souffrances et menaces qui en découlent : sécheresses, inondations, raréfaction des ressources... L’ONU estime à 50 millions le nombre de réfugiés du climat d’ici 2010. Le président des Maldives cherche déjà une terre d’accueil pour les habitants de l’île, menacée de submersion. Le changement climatique affecte le plus les pays qui y ont le moins contribué, les populations déjà défavorisées d’Afrique et d’Asie.
Même s’ils peinent encore à « croire » à ce qu’ils « savent », les gouvernements du monde sont parfaitement informés de ce qui nous attend. Le Conseil mondial du climat l’a affirmé haut et fort : une augmentation moyenne de la température terrestre supérieure à 2oC (par rapport au niveau pré-industriel) conduirait à des catastrophes incontrôlables. Pour l’éviter, les émissions mondiales de gaz à effet de serre doivent atteindre leur point culminant d’ici 2015 pour décroître ensuite. C’est donc aujourd’hui qu’il faut agir. C’est pourquoi les pays industrialisés – principaux responsables du réchauffement – doivent réduire leurs émissions de CO2 de 25 à 40% d’ici 2020 (pas seulement d’au moins 20% comme le préconisent l’Union européenne et la Suisse), puis de 90% jusqu’en 2050.
C’est sur cette base scientifique qu’une « feuille de route » a été négociée à Bali en décembre 2007. Objectif : mettre sous toit un nouveau régime climatique, suite du protocole de Kyoto qui arrive à échéance en 2012. La conférence de Poznan devrait poser les jalons de ce nouvel accord. Le but est d’associer aux efforts communs de réduction de CO2 les pays qui n’ont pas encore pris d’engagement : les Etats-Unis, mais aussi les puissances émergentes comme la Chine, l’Inde et le Brésil. Ces dernières n’accepteront cependant de monter à bord que si les pays riches tiennent enfin leurs promesses et leur offrent un marché équitable. Quels sont les points cruciaux d’un tel accord ?
Premièrement, l’octroi de droits d’émissions égaux pour tous les habitants de la planète. Un principe incontournable pour une justice climatique au plan mondial. Il est normal que les pays industrialisés, qui continuent d’émettre dix fois plus de gaz à effet de serre par habitant, aient des obligations de réduction plus fortes. Surtout, l’essentiel de l’effort doit être réalisé au plan domestique, ce qui suppose notamment le remplacement d’une bonne part des énergies fossiles par des énergies renouvelables. Propagée par le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco), l’idée d’accomplir les engagements de diminution de CO2 avant tout à travers des projets de réduction à l’étranger (« neutralité climatique suisse »), est éthiquement indéfendable et peu crédible, car non généralisable au plan mondial.
Deuxièmement, la garantie pour les pays du Sud d’un accès rapide et bon marché aux technologies pro-climat les plus récentes. Les pays du Nord s’étaient engagés à de tels transferts dans la Convention-cadre des Nations Unies sur le climat de 1994, mais ils n’ont quasiment rien fait jusqu’ici. Motif ? Leurs possibilités seraient limitées, la technologie étant dans les mains des entreprises privées. Une manière un peu facile de se dédouaner, mais qui pointe sur l’un des obstacles au transfert de technologies : les droits de propriété intellectuelle dont les pays industrialisés sont les ardents défenseurs. C’est pourquoi les pays du Sud appellent à une révision du régime des brevets, afin d’assurer un juste équilibre entre la rémunération des innovateurs et le bien public global. Etant donné sa gravité pour l’avenir de l’humanité, le réchauffement planétaire exige de sortir du « business as usual ». Les pays riches, dont la Suisse, devraient se départir de leur protectionnisme industriel étroit et soutenir les propositions des pays en développement pour un assouplissement des brevets.
Troisièmement, assurer le financement des mesures d’adaptation des pays du Sud aux effets du réchauffement climatique (systèmes d’alerte, approvisionnement en eau, barrages de protection, etc.). La Banque mondiale évalue ces coûts annuels entre 10 et 40 milliards de dollars. Selon le plan d’action adopté à Bali, la plus grande part des ressources financières, « prévisibles et durables », devraient venir du Nord. Comment ? C’est là que le bât blesse. Certains pays industrialisés veulent injecter des fonds de manière volontaire et à travers les institutions de leur choix – par exemple, la Banque mondiale dont ils ont le contrôle – alors que les pays en développement n’acceptent qu’un mécanisme de financement international ancré dans l’ONU. La Suisse a mis sur la table une proposition très intéressante de taxe globale sur le CO2, selon le principe du « pollueur-payeur ». Dans tous les cas, les fonds nécessaires devront impérativement s’ajouter à ceux de la coopération publique au développement. Il serait indécent d’opposer protection du climat et lutte contre la pauvreté.
Ces trois points sont les conditions incontournables pour parvenir à un consensus entre le Nord et le Sud et relever le principal défi de la conférence de Poznan : élaborer un accord climatique qui ne soit pas un obstacle au développement des pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine. Cela, indépendamment de la crise financière, des discordes intestines de l’Union européenne et de l’attente de ce que fera Obama.
La Suisse, qui a toujours emboîté le pas de l’Union européenne, ne devrait pas prendre prétexte de la perte de leadership de cette dernière pour naviguer à vue. Elle a les moyens de jouer un rôle pionner, et elle peut compter sur le soutien de nombreux pays en développement. Non seulement les plus pauvres et menacés, mais aussi l’Afrique du Sud, le Mexique et la Corée du Sud.
La crise financière ne devrait pas avoir droit au chapitre. Si des pays ont des dizaines de milliards à dépenser à court terme pour sauver leurs banques, ils devraient aussi se donner les moyens de sauver le climat à long terme, sans lequel leur économie n’aura aucun futur.
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Par Michel Maxime Egger,
dimanche 7 décembre 2008 à 19:31 :: Danse
Oui, nous sommes au « commencement d’un monde » (Guillebaud) . Discours guerrier sur le choc des civilisations ou non, nous marchons vers un rendez-vous inéluctable : non seulement la rencontre, mais les épousailles avec l’autre. Dans un brassage sans précédent des cultures, des religions et des identités. Au plan social, mais aussi de l’être, dans son intériorité la plus profonde. Pour l’avènement d’une modernité métisse au plan planétaire. A faire émerger hors du « chaos-monde » (Edouard Glissant). Une véritable naissance qui, comme tout accouchement, comprend sa part d’angoisse, de risque, de douleur.
Orient et Occident
Aucun art ne me semble mieux exprimer ce moment (unique) et ce tournant (irréversible) de l’histoire humaine que la danse, dans ce qu’elle a de plus contemporain. Un bel exemple est Loin, vu tout récemment au Grand Théâtre de Genève, en complément notamment d’Ombre fragile de Ken Ossola. Une pièce bouleversante et magique de Sidi Larbi Cherkaoui, qui m’a curieusement fait penser à Bahok d’Akram Khan, vu ce printemps avec une même délectation à Pully. Rien d’étonnant à cela, car je viens de découvrir que les deux chorégraphes ont réalisé ensemble un pas de deux, Zero degrees. Un titre qui « symbolise le passage, l’entre-deux entre la vie et la mort, l’appartenance et la non-appartenance, l’identité et le manque d’identité » (Khan).
Au-delà de leur différence de style – la vitesse aérienne et l’agilité saccadée chez Khan, les arabesques ondoyantes et reptiliennes chez Cherkaoui – tout rassemble ces deux chorégraphes : l’origine métissée (anglo-bengalie pour Khan, maroco-flamande pour Cherkaoui), la troupe très cosmopolite, le mélange des genres (kathak, ballet classique, danse contemporaine, hip-hop, chant, street dance, théâtre, arts martiaux…), l’hybridation entre l’Occident et l’Orient, l’accent sur le travail des bras et des mains, la manière d’articuler le plan individuel/interpersonnel et le plan collectif. Mais surtout, une même obsession thématique : l’identité et son corollaire, la relation avec l’autre. « Avoir une troupe composée de diverses cultures, voix et expériences constitue une bénédiction pour moi et mon travail. C’est un miroir de l’état de “confusion” où je me trouve actuellement. Un état où les anciennes frontières se brisent, où les langues originelles sont dépassées et où les expériences individuelles conduisent de l’avant vers de nouvelles frontières » (Khan).
D’où viens-je ?
Bahok s’interroge sur l’origine. « D’où venez-vous ? », se demandent les uns aux autres les huit danseurs, réunis dans un « non lieu » global, piégés dans un hall d’aéroport où, les yeux rivés sur le tableau d’annonces électronique, ils attendent des informations sur leur vol retardé sine die. Déterritorialisés, en quête de leur origine et peu sûrs de leur destination, ils peinent à répondre, certains ayant oublié jusqu’à leur nom même. Ils viennent de diverses parties du monde, reconnaissables à leurs types ethniques et à leurs vêtements. Ils tentent de communiquer, de partager des histoires de leur vie, des souvenirs de leur enfance. Mais ils ne parlent pas la même langue. Ils sont comme « lost in translation ». La communication est ardue, pour ne pas dire impossible. C’est Babel. Une situation de « crise » où même les techniques de communication sont ambiguës, servant autant à séparer qu’à unir. Le téléphone portable permet certes de communiquer avec d’autres, mais il peut aussi isoler l’être dans sa bulle. L’appareil photo qui sert à prendre des images-souvenirs de soi et de l’autre peut se transformer aussi moyen d’agression et de convoitise, ferment de violence.
« D’où venez-vous ? » La question m’est évidemment posée à moi, spectateur. « D’où est-ce que je viens ? » Très vite, je suis amené, avec les danseurs-personnages, à aller au-delà de l’origine dans sa dimension superficielle, spatiale et géographique – un pays ou une ville. Au-delà aussi de l’identité dans ses composantes extérieures – nationale, raciale, sociale. Cette identité-là est, par sa diversité, ce qui fait la richesse de l’humanité. Mais elle est aussi ce qui la menace, quand elle se clôt sur elle-même, devient appartenance plus ou moins exclusive et identification, fusion avec le même. Elle se mue alors en source de division. La guerre alors n’est pas loin.
Il est vrai que l’extraordinaire mutation vers un monde métis ne va pas sans remous ni tempêtes. Le brouillage des frontières, l’effacement des « différences », l’uniformisation culturelle induits par la mondialisation conduisent également à la mythification des identités en péril, au repli sur soi et à la peur de l’autre, vite considéré comme un « barbare ». Le risque, c’est la crispation identitaire, la régression nationaliste et xénophobe, la quête d’une mythique pureté originelle, avec les violences qui peuvent en découler. Comme l’a montré René Girard dans ses réflexions sur la « gémellité mortifère », le conflit avec l’autre est potentiellement d’autant plus violent que les cultures se rapprochent et s’interpénètrent, que leur ressemblance progresse. Guillebaud le montre à merveille : contrairement à ce que Samuel Huntington affirme dans sa thèse sur le soi-disant « choc des civilisations » (1993), la violence naît moins de la confrontation à l’altérité que du refus de la ressemblance.
Khan ne nie pas l’importance de l’identité. Il sait que l’humain ne saurait être de nulle part, qu’il a besoin d’être de quelque part, d’autant plus fortement qu’il est aujourd’hui confronté à un espace-temps complètement éclaté. Mais il sait aussi que l’origine, dans ce qu’elle a de plus profond, est trouée, tissée d’altérité. L’autre – humain ou divin – est en moi ; il est une composante intime de mon être, dès l’origine. Le refuser ou me séparer de lui, c’est me couper de moi-même. Le tuer, c’est mourir. A l’inverse, je ne peux devenir moi-même qu’en accueillant l’autre comme faisant partie intégrante de mon être. Je ne peux accéder à mon identité qu’en le reconnaissant et en l’assumant. Je ne peux m’aimer vraiment qu’en l’aimant.
Qui suis-je ?
La question, dès lors, a changé : le « d’où viens-je ? » est, par un glissement subtil, devenu « qui suis-je ? ». Avec cette sous-question, vertigineuse : l’identité que je me donne est-elle originale et authentique, unique et non reproductible, fruit d’un véritable processus de personnalisation, ou n’est-elle qu’un masque factice et fabriqué, un simulacre de « différence » plus ou moins imposé par les autres et la société ? Dans Zero degrees, Khan et Cherkaoui dansent avec un double d’eux-mêmes, sous la forme d’un mannequin. Un clone anonyme et sans visage, une pure apparence dissoute dans une forme commune et conventionnelle d’humanité, reproductible à l’infini…
A travers leur art, Khan et Cherkaoui plaident pour une identité ouverte et métisse. Non pas d’appartenance (à un peuple, une nation, une religion…), mais d’enracinement et de transcendance. D’enracinement, car ancrée dans une tradition (le kathak pour Khan), un lieu, une terre ou une culture, mais aussi dans ce qui nous fonde tous et nous constitue jusque dans notre corps : l’air, l’eau, le feu, la terre, le ciel – des mots égrenés par le tableau de vol dans Bahok. De transcendance, car tendue vers ce qui la dépasse et la relativise, dans une ouverture au Tout-Autre divin (chez Cherkaoui) ou à l’autre humain, reconnu, accueilli et même épousé dans sa différence (ethnique, culturelle et sexuelle) comme une source d’enrichissement et d’accomplissement.
Cet enracinement et cette transcendance, Khan et Cherkaoui les manifestent et les accomplissent par et dans les corps en mouvement. Langage de l’être à travers le corps, la danse permet de dépasser la barrière des langues, de dire l’indicible, ce que les mots achoppent à exprimer. Elle est langage universel, mais sans nier les singularités personnelles et les différences culturelles. Un corps chinois ne danse pas de la même manière qu’un corps occidental, lequel ne danse pas comme un corps indien. Cela d’autant plus que chaque être – jusque dans son corps et ses cellules – est porteur d’une histoire et d’une mémoire, individuelles et collectives, biologiques et culturelles. Bahok signifie en bengali « porteur ». Nous ne sommes pas que des pèlerins en cette vie, mais des porteurs. Et les valises que nous portons ne sont pas seulement concrètes et matérielles, mais aussi immatérielles et existentielles. Khan le dit bien : « Nous sommes tous des voyageurs. Nés dans ce monde, incarnés dans un corps, nous ne pouvons qu’aller de l’avant. Mais nous sommes tous aussi des bahok, des porteurs. Nous transportons avec nous notre héritage génétique et culturel, nos expériences, nos rêves et aspirations, nos souvenirs et les marques de notre enfance. »
Comme l’écrit John Berger, « pour les nomades, la maison (home) n’est pas une adresse, mais ce qu’ils portent avec eux. » Avec eux, mais aussi en eux. Khan fait de ces héritages et histoires individuelles, propres à chacun de ses danseurs et danseuses, le matériau de sa création. De fait, il se sent moins « chorégraphe » que « metteur en scène » : « Chorégraphier, c’est créer des mouvements et les assembler. Auparavant, je créais des mouvements sur mon corps et je demandais aux danseurs de les reproduire. Je me suis peu à peu rendu compte que cela les transformait en serviteurs, en instruments au service de ma vision, d’une manière non saine. Aujourd’hui, j’essaie de créer un monde autour de chaque danseur de façon à ce qu’il crée ses propres mouvements, l’histoire qu’il a en lui. Ce sont les danseurs qui écrivent le spectacle. Ils en apportent la matière première. Mon travail consiste à découvrir et révéler une histoire universelle à travers leurs micro-histoires particulières, de les assembler et mettre en scène, de construire une forme d’arche avec tous ces mondes et ces mouvements. »
Mouvement dans l’entre-deux
Sous peine de finir dans une uniformité totalitaire ou une totalité uniformisante, le processus de métissage en cours ne doit pas abolir les identités particulières (personnelles ou culturelles) d’origine, mais les mêler créativement dans un creuset d’où naîtra une identité « autre », nouvelle, tierce. Le vrai « un » n’est pas l’uniformité ; il est tissé de diversité. Le « tout » est plus que la somme ou l’accumulation des parties. L’unité humaine n’est pas la fusion ou l’amoncellement des « je » et des « tu » dans un « nous » indistinct, mais la construction d’un « nous » différencié et relationnel, constitué des relations entre des « je » et des « tu » à la fois singuliers et universels, re-nés à leur unicité à travers la transformation même de leur différence. C’est le sens de la dernière séquence de Bahok : les individus qui se sont cherchés et heurtés tout au long de la pièce finissent par se réconcilier en s’embrassant, s’agglutinant les uns et aux autres dans une espèce de masse informe. Puis le groupe explose ou implose, comme pour échapper à une fusion qui risquerait de dissoudre les singularités. Loin se termine également par un amoncellement de corps, au sommet duquel émerge une personne en quête de sa singularité.
Cherkaoui pousse très loin cette réflexion sur le « je » et le « tu », les dualités à dépasser. A l’instar du couple, la personne et la société métisse – pour être féconde – doit trouver la juste distance et le bon équilibre (non statique, en mouvement) entre deux pôles : la séparation (le trop loin, l’autre qui est radicalement autre) et la fusion (le trop près, l’autre qui devient le même). Deux pôles qui ont ceci en commun qu’ils nient la relation et sont, potentiellement, source de violence – par rupture ou absorption. Cherkaoui explore cet espace « entre-deux » en jouant de la tension (créatrice) entre le proche et le lointain. Il définit son art comme « une danse à bout de bras », une « exploration physique de la distance et de l’éloignement » : entre des personnes, des mondes, des choses, des matériaux. Entre la parole et le geste, le corps et l’âme, le yin et le yang, le féminin et le masculin, la danse et le chant, lequel est « chorégraphie de l’intérieur du corps ».
L’identité authentique, c’est son paradoxe, est de l’ordre du mouvement et de l’entre-deux. Ou, mieux encore, du mouvement dans l’entre-deux. Elle se vit et se construit dans la relation. Pour accéder à mon identité et l’accomplir, répondre à la fagilité et à l’incomplétude ontologiques de mon être, j’ai besoin de l’autre, de me relier à l’autre dans une fécondation et un soutien mutuel (c’est tout le thème du très beau Ombre fragile de Ken Ossola). Quelle que soit sa fragilité, la relation est le fondement de mon être, ce par quoi je deviens, j’adviens à qui je suis. C’est en elle qu’ultimement Dieu non seulement « vient à l’idée », mais se manifeste. La relation est l’essence même du métissage.
Où vais-je ?
Cette identité métisse – authentique et relationnelle, singulière et universelle, tissée d’altérité, faite d’unité dans la diversité et de diversité dans l’unité – est ce à quoi nous sommes appelés. Ce vers quoi les figures de Khan et Cherkaoui tendent. La question cruciale de l’origine (d’où viens-je ?) conduit, via celle du « qui suis-je », à celle de la fin et donc du sens : « où vais-je ? » Si la maison (home) est « le lieu d’où l’on part » (T.S. Eliot), l’identité métisse est notre destinée historique et ontologique, personnelle et universelle. Elle est notre « utopie », au sens étymologique de ce qui « n’a pas de lieu ». Ni plus ni moins que la destination inconnue des voyageurs-danseurs de Bahok, mais dont ils ne sont pas encore conscients. Quand on l’atteint, le home devient hope, source d’espoir, pour reprendre d’autres mots du tableau électronique.

Si l’utopie d’une humanité réconciliée peut s’exprimer et donc se vivre déjà par et dans la danse, elle n’est pas encore réalité. Loin de là. Le propre de l’art est de rendre visible l’invisible, de manifester ce qui est déjà là – au plan de la réalité ultime des choses – mais qu’on ne voit pas encore, et d’exprimer ce qui est à venir. La danse de Khan et Cherkaoui est, en ce sens, d’ordre épiphanique et prophétique. Mais elle est aussi très lucide. Les deux savent la distance qui sépare la réalité de l’idéal. Tant dans l’ordre de la création que dans celui de l’histoire et de la société. Tant sur la scène du spectacle que sur celle de la vie. Si les épousailles entre les cultures ainsi qu’entre l’homme et la femme peuvent se réaliser au plan (sublime) de l’art et de la création, elles sont loin d’être accomplies au niveau du réel. Subjectivement et socialement, nous sommes encore dans le moment de la rencontre où les valeurs des uns et des autres se heurtent, où les identités vacillent ou se crispent, avec leur lot d’incompréhensions, d’intolérances, de frustrations et de violences potentielles ou manifestes. Khan et Cherkaoui n’ignorent rien de ce moment ; mieux, ils en témoignent avec vigueur.
Au-delà des murs
L’accomplissement de cette identité métisse, dans l’union harmonieuse des contraires et la fécondation mutuelle des différences, n’a donc rien d’évident. Difficile au plan personnel, il l’ait tout autant au plan collectif. Il demande un long et dur labeur, par lequel il s’agit de faire quelque chose de sa soi-disant « différence » pour devenir véritablement différent, unique, singulier. Il suppose un éveil : la magnifique scène de Bahok où la femme endormie finit par sortir de son sommeil dans les bras de son partenaire, mêlant son corps au sien dans une forme de divinité hindoue à bras multiples, tête bêche. Il passe par le conflit, l’opposition, la lutte, autant de réalités qu’on ne peut dépasser qu’en les vivant et les assumant jusqu’au bout.
Une traversée, véritable mise à nu de l’être, est à effectuer. Un passage par l’entre-deux, à travers les frontières – intérieures et extérieures – de notre être intime et social, à travers tout ce qui, à l’intérieur et à l’extérieur de nous, fait obstacle et résiste à la vraie rencontre avec l’autre, à la relation en vérité, c’est-à-dire ultimement à l’amour, à l’énergie de l’amour. Comme le dit Khan, il y a des murs partout, en dehors et en dedans de nous (jusque dans notre corps). La danse, le travail du danseur, c’est d’en prendre conscience et d’œuvrer à les traverser, les abattre ou les transformer. Faire des murs des ponts. Cela vaut aussi bien pour les races et les peuples que pour les femmes et les hommes. In-I, le dernier spectacle de Khan – un duo avec Juliette Binoche – raconte précisément l’aventure du couple.
On pense ici à ce que le psychanalyste Daniel Sibony à écrit de « l’entre-deux » et qui touche à l’essence même de l’art de Khan et Cherkaoui : « L’entre-deux est une épreuve où l’on s’affronte à l’Origine, perdue ou redonnée, morcelée ou en bloc. On s’y affronte à la fois pour la retrouver ou s’en dégager. Et l’origine est une dynamique à laquelle on a affaire chaque fois qu’il s’agit de se déplacer. Ces déplacements requièrent une énergie. »
C’est cette énergie, ce souffle de vie et de grâce, que Bahok et Loin manifestent avec une force, une beauté et une plénitude proprement époustouflantes.
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