Bergman : « Quoi qu’il advienne, toujours tu célébreras ton culte »
Par Michel Maxime Egger, mardi 19 février 2008 à 21:59 :: Cinéma :: #8 :: rss
Rétrospectives par-ci, hommages par-là, nouvelle monographie signée Jacques Mandelbaum (Ed. Cahiers du cinéma), Ingmar Bergman est partout. Même les autorités suédoises, qui l’ont vilipendé en son temps pour son incivilité fiscale, ont annoncé récemment vouloir lui consacrer une rue à Stockholm et imprimer un timbre-poste à son effigie. On se demande ce que l’ermite de l’île de Faro aurait pensé de ces honneurs mondains et de cette récupération à bon marché.
Bergman est mort il y a plusieurs mois déjà, mais il n’est pas trop tard pour lui rendre hommage. Il a parfaitement sa place sur Trilogies, tant son art a été d’essence métaphysique. Peu de cinéastes on pénétré si loin dans le silence de Dieu et tenté, au-delà du miroir, de saisir la vérité nue de l’être et du visage à travers tous les masques – protecteurs et trompeurs – dont il se couvre.
Les œuvres de Bergman font partie de ces films qui, pour reprendre la belle et profonde expression de Jean-Louis Schaefer, « ont regardé mon enfance ». J’avais 14 ans quand j’ai vu Les Fraises sauvages au cinéma d’art et essai de ma petite ville natale. La remplaçante de français, complètement fana du maître suédois, y avait emmené toute la classe. Je n’ai pas compris grand-chose, mais de nombreuses images du film sont restées à jamais gravées dans ma mémoire. Images d’ombre et surtout de lumière, qui ont nourri ma propre quête, mes questionnements sur la vie et la mort, le sens de l’existence, la présence de Dieu, la fascination du visage, le mystère de la femme, les grandeurs et misères du couple, l’ambiguïté du mal.
En écrivant ces lignes me revient un passage-clé des mémoires de Bergman, Laterna magica (Gallimard, 1987). Ce qu’il écrit résume bien son itinéraire spirituel : « Il y a vingt ans, j'ai été opéré : une intervention sans importance, mais qui nécessitait qu'on m'endorme. A la suite d'une erreur, j'ai reçu une dose trop forte d'anesthésiant. Six heures de ma vie ont disparu. Je ne me souviens de rien, d'aucun rêve. Le temps cessa d'exister : six heures, six microsecondes ou l'éternité. Cette opération fut une réussite : tout au long de ma vie consciente, j'ai lutté dans une relation douloureuse et sans joie avec Dieu. La foi, pas la foi, la faute, le châtiment, la grâce, la malédiction étaient pour moi des réalités irréfutables. Mes prières puaient l'angoisse, la supplication, l'anathème, la reconnaissance, la confiance, l'ennui et le désespoir : Dieu parle, Dieu se tait, “ne me rejette pas de Ta face”. Ces heures disparues du fait de mon opération m'ont apporté un message tranquillisant : tu nais sans l'avoir demandé, tu vis sans que cela ait un autre sens que celui de vivre. Lorsque tu meurs, tu t'éteins. Tu étais un être, tu te transformes en non-être. Il n'y a pas nécessairement un dieu qui régit nos atomes de plus en plus capricieux. Ce savoir m'a donné une espèce de sérénité qui a résolument chassé de moi l'angoisse et le tumulte. Je n'ai en revanche jamais renié ma première vie, ma vie spirituelle. » (p. 237)
Ailleurs, commentant la fin des Communiants, qui montre un pasteur – terrassé par le doute – prononçant la bénédiction initiale dans une église vide, Bergman termine par cette règle que son père lui a apprise et qu’il a toujours suivie : « Quoi qu’il advienne, toujours tu célébreras ton culte. » Autrement dit : jamais tu ne transigeras sur l’essentiel, toujours tu seras et resteras fidèle à toi-même et à ce que tu ressens être ta vocation et ton à-venir. Toujours tu feras ce que tu ne peux pas ne pas faire, toujours tu iras jusqu’au bout de toi-même, de ton chemin de vie, de vérité et d’amour.
Michel Maxime Egger
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