« La photo a fait le tour du monde. Elle est le symbole d'une nouvelle limite franchie dans l'odyssée des immigrants clandestins, celle de l'indifférence. Cette photo, c'est celle de 27 immigrants qui ont survécu au naufrage de leur embarcation au large de Malte en s'accrochant en mer à la partie émergée des cages métalliques destinées à l'élevage de thons » (Le Monde, 31.05.2007). (…)
Lorsque j’ai vu ces images, comme nombre d’entre vous sans doute j’ai eu la nausée. Je me suis mis en colère. Contre quoi ? Une fois de plus contre l’égoïsme de l’Occident, qui se blinde dans sa gated community à l’échelle politique. Mais la colère suffit-elle ? Que devient l’indignation spontanée, si vertueuse soit-elle, dès que les flots bleus de l’actualité nous versent la nouvelle vague de tragédies lointaines ? Près des yeux, loin du cœur… (…)
Si le résidu de notre colère n’est – au mieux – qu’un peu de mauvaise conscience diluée, à quoi nous aura servi cette image ? Un spectacle de plus, un divertissement dont la réalité trop éphémère le confond avec les vraies fictions. En même temps, comment éviter sur ce type de sujet la pauvre petite leçon de morale ? Pas facile…
Que faire donc de nos indignations ?
Je pense à la compassion, à la compassion active, celle qui nous conduit au-delà du simple gémissement de pitié, de l’instantané d’indignation – « Oh les pauvres ! Mais c’est insupportable qu’on laisse faire ça ! ». La compassion qui ne laisse pas retomber l’élan du cœur comme une émotion sans lendemain, sans effet, mais qui cherche à l’investir dans l’action. La compassion et ses petites sœurs du quotidien : la sollicitude, l’écoute, la bienveillance.
Et je pense aussi que si nos informations nous émeuvent parfois, ce qui les laisse au niveau du simple divertissement c’est qu’elles n’édifient pas. Au sens éthique du verbe édifier, ce qui édifie l’homme étant ce qui le construit, ce qui l’élève intérieurement. (...)
Compassion, édification. A quelle(s) conditions(s) cette image peut-elle nous conduire à la compassion, et partant, nous édifier ? A condition déjà qu’on s’en souvienne, qu’il y ait rétention d’image - usage éthique de la mémoire -, qu’on ne la laisse pas passer et recouvrir par le flux continu du spectacle indifférencié. En la laissant s’imprimer en nous, nous marquer, tracer un sillon durable dans les fibres de notre cerveau comme dirait Malebranche, on lui donne alors le temps de nous renvoyer à nous-mêmes pour une question à la fois personnelle et collective : accordons-nous une place réelle, dans notre éducation domestique et scolaire, familiale et sociale, à l’éveil de la compassion ?
On entend sans arrêt parler du respect, qui empêche déjà de ne pas agresser l’autre. Mais entre respect et compassion, quel pas ! Entre l’éducation « à ne pas faire mal » et l’éducation à « faire du bien », quel gouffre ! Entre « Vas, je ne te hais point » et « Viens que je t’aime », quel franchissement éthique !
Le respect, assurance du moindre mal, mais aussi terrible limite du moindre bien… Comment passer du simple respect d’autrui à la compassion ? (...)
Mais juste autour de moi, chaque jour, il y a tellement de « filets de thon » et de « barques à la dérive » symboliques, tellement de détresses graves ou modestes accrochées à presque rien, livrées à elles-mêmes, entre désespoir et résignation. Difficultés sociales, solitudes affectives. Souvent invisibles, pudiques, insoupçonnées.
Si je me donne l’impératif, pour parler comme le vieux Kant, d’y être plus attentif, d’apprendre à les voir, à les comprendre, et si j’essaie, chaque jour, d’apporter à l’un de mes frères humains un peu de soutien, ne serait-ce qu’un geste d’écoute ou de partage, alors je n’entendrai plus autant, dans le bruit sourd de ces vagues de Méditerranée, gronder le reproche de la complicité passive et de l’indifférence. Une fois par jour. Souci de soi et d’autrui mêlés, souci de soi par le souci d’autrui.
Discipline de la simple et difficile sollicitude. Et découverte, ou approfondissement, de la joie d’aider, joie d’aimer.
Source: Philosophie Magazine, No 11, juillet-août 2007.