Lettre à mon frère Joseph

Joseph Loyer est décédé, né au ciel comme le disent les orthodoxes, le 19 juin 2010. Après plus de quatre années de lutte, le cancer a eu raison de son corps. De son corps seulement. Car, par la foi et à travers la mémoire cellulaire, il avait fait de sa maladie un chemin de libération intérieure, de purification, de partage et de communion. Michel Maxime Egger évoque la personnalité et le parcours spirituel de cet homme qui est mort dans la Vie.

Joseph, mon frère, tu te souviens ?

Nous nous sommes rencontrés la première fois au monastère Saint-Jean-Baptiste en Angleterre, lors d’un pèlerinage de l’association Saint-Silouane en juillet 1997. Je vous revois, toi et Marie-Madeleine ton épouse, le dimanche soir, un peu déçus au fond du réfectoire, après une journée d’offices tout en grec… Vous étiez devenus orthodoxes deux ans auparavant à Béthanie, à la Pentecôte. Vous étiez tout feu tout flamme, attirés par l’enseignement du starets Silouane et le rayonnement du père Sophrony. Mais quasi personne ne vous avait adressé la parole depuis votre arrivée, la veille. Vous n’aviez pas reçu l’accueil et l’attention que vous espériez. Cela avait réveillé en vous une blessure : la douleur des orthodoxes d’Occident liés à des communautés souvent dénigrées par l’Eglise officielle. J’ai senti déjà, chez toi, ce besoin d’être reconnu et aimé pour ce que tu es, cette soif d’ouverture, cette colère face aux préjugés et à l’ignorance érigée en soi-disant vérité. Le Christ, pour toi, n’avait pas de frontière.

Nous avons parlé. Beaucoup. Toute la soirée. Tu m’as raconté ton histoire : une aspiration au divin dès l’enfance, un milieu familial pesant et résigné, la privation de toute éducation religieuse par un père anticlérical, l’entrée dans un cheminement intérieur – avec Marie-Madeleine – aux alentours de la quarantaine. Avec comme jalons notamment la lecture de Françoise Dolto et la découverte d’Annick de Souzenelle. C’est par elle, son enseignement sur la symbolique des lettres hébraïques et du corps humain, que tu vas découvrir la profondeur mystique de l’orthodoxie et t’ancrer résolument dans la tradition chrétienne. Sans cesser pour autant d’être à l’écoute des autres voies spirituelles. Tu me parlais ces derniers temps souvent du Kabbaliste de Patrick Lévy, qui t’avait impressionné.

Ce soir-là, comme à chacune de nos rencontres – quelle que soit la gravité de ce que tu avais à traverser – nous avons fini par rire. Car tu aimais rire. Et ton rire était comme un éclat de lumière. « L’humour, union et contraction de l’amour et de l’humilité », aimais-tu répéter.

Joseph, tu es mort et je t’écris. Bizarre, non ? C’est que si tu n’es plus là – physiquement, je veux dire – tu restes très présent. Vivant. Dans mon cœur et mon esprit. Et tu le demeureras. Eh oui, il va falloir t’y faire : certes, nous ne pourrons plus nous offrir des séances de skype, mais – comme beaucoup de tes proches sans doute – je n’en ai pas fini de dialoguer avec toi. Toi, l’impénitent quêteur de sens et de vérité, toujours plein d’interrogations et de doutes, assoiffé de « connaître » et de « comprendre ». « Connaître » au sens premier de « prendre avec » : avec Dieu le Tout Autre, bien sûr, mais aussi avec l’autre dans son altérité la plus radicale – et quoi de plus autre que la femme, Marie-Madeleine, qui t’a choisi et que tu as appris à « choisir ». « Comprendre » pas seulement avec la tête, mais de tout ton être. Avec ton corps même. Car, disais-tu, « le corps sait », mieux que l’intellect qui nous fait tourner en rond. Il « sait » ce que nous sommes venus rencontrer et vivre par notre naissance, dans notre existence.

Joseph, j’ai tant aimé échangé avec toi. Après nos conversations, je me sentais à chaque fois plus intelligent, plus profond. C’est particulièrement vrai de notre dernière rencontre, fin avril, dans votre charmante bicoque de Picardie. Tu étais cloué au lit, « collé dans ton corps », ce corps par moment si lourd, encombrant, douloureux. Mais en même temps, ton visage resplendissait, tes yeux pétillaient. Pleins de vie. Oui, de la vie de l’Esprit, plus forte que la mort.

En quelques heures, nous avons parcouru tout ce qui a compté dans ton existence. Non pas ces choses extérieures qui soi-disant posent un homme, mais en réalité bien souvent l’enlisent : la carrière, l’argent, la réussite sociale. Pas que tu n’aies pas été brillant dans tes activités professionnelles, mais l’essentiel était ailleurs. Electrotechnicien de formation, tu t’es vite éloigné des choses matérielles pour les réalités plus existentielles. Formé à l’analyse transactionnelle, tu deviendras formateur-consultant en relations humaines dans le domaine du management. Mais de cela aussi, tu as vite vu les limites. Tes accès récurrents de mélancolie – qui te coupaient dans ton élan – te poussaient sans cesse à aller plus loin, plus profond, dans le questionnement sur le sens de la vie. L’appel de Dieu à Abraham ne cessait de résonner en toi : « Quitte ton pays et va vers toi » (Gn 12, 1).

Aller vers toi, cela signifiait d’abord t’incarner. Et s’incarner, c’est assumer pour transformer. Tout. Absolument tout : les lumières et les ombres, les cieux et les enfers, les élans sublimes et les passions les moins reluisantes. Sans jugement ni « haine de soi » ni « autocondamnation » – ces mots te faisaient dresser les cheveux sur la tête !

Ce chemin d’incarnation et de transformation, tu l’as vécu en Christ. Mais à travers un outil particulier : la mémoire cellulaire. Une méthode à laquelle tu t’es formé pour devenir praticien et accompagnateur, mais que tu as surtout vécue au plus intime de ton être, en poursuivant un travail thérapeutique personnel. Elle t’a donné les clés pour comprendre les dépressions, accidents et maladies qui n’ont cessé de fondre sur toi. Jusqu’à ce cancer qui, au bout de plus de quatre années de lutte, aura eu raison de ton corps. Seulement de ton corps.

Ce cancer, pour toi, avait un sens. Tu n’en n’étais pas victime. Il constituait même, d’une certaine manière, une « bénédiction », m’avais-tu dit. L’occasion de prendre la responsabilité de ta vie dans toute sa réalité et sa vérité. Les métastases exprimaient les mémoires « engrammées » dans tes cellules, qui avaient bloqué ton énergie vitale depuis longtemps, empêché la manifestation de ton être essentiel – l’image de Dieu – en t’enfermant dans des structures mentales répétitives et des comportements émotionnels « mortifères ». Des mémoires et vibrations issues de ta lignée familiale qu’il te fallait porter à la conscience pour les purifier et t’en libérer.

Ce travail de libération et de purification, tu ne l’as pas accompli seul ni pour toi seul. Tu en as fait un lieu de communion et de partage. Avec Marie-Madeleine, dans une aventure de couple décapante et vertigineuse. Pour toute ta lignée, d’avant et d’après : tes enfants Aude, Elodie et Baptiste et tes petits-enfants à venir. Mais aussi, ultimement et indirectement, pour l’Adam total. Car, les dernières semaines, tu es descendu dans de telles profondeurs que ton travail a pris une dimension cosmique. Avec toutes les résistances et attaques qui en découlent. Au point de te faire douter. Les ténèbres se révoltent toujours contre la lumière.

Tu aimais beaucoup ce verset biblique qui semble avoir été écrit pour toi : « J’ai mis devant toi la vie et la mort. Choisis la vie, afin que tu vives, toi et ta postérité » (Dt 30, 19). La maladie t’a conduit devant ce choix, brûlant. Et tu as fini par choisir la vie, par dire oui à l’amour, à la confiance et à la joie. Mais pour cela, il t’a fallu traverser l’en bas, avec tous ses non, ses doutes et ses forces de mort.

Joseph, tu as appris dans ta chair qu’il y a trois vies : la vie biologique – celle que connaît la science –, la vie qui naît de l’amour et du désir de vivre, et la vie qui vient d’En haut, donnée par la grâce de l’Esprit. Tu nous as donné un magnifique et vibrant témoignage de ces deux dernières formes de vie. Tu es mort, certes, mais vivant. Dans la Vie. « Calé dans ta fleur de vie », comme tu le chantais dans ton ultime silence, avant de naître au ciel. Déjà ressuscité, d’une certaine manière. Dans l’espérance de la résurrection finale.

Merci Joseph, pour tout cela. Je suis fier de toi. Si fier et heureux d’être ton frère.

Maxime

Oraison pour Joseph

Aude Zeller a prononcé une oraison lors des funérailles de Joseph Loyer, célébrées le 24 juin à la Crypte de la Cathédrale Saint-Alexandre-de-la-Néva (Paris).

A l’heure de l’ultime, Joseph cher, je viens déposer un dernier hommage pour Toi que j’ai connu lors d’un séminaire sur la mort et que je n’ai rencontré que sur des questions de vie.

Ta sensibilité d’enfant fut blessée et malmenée précocement par la solitude, le silence, la peur et la violence. Au cœur de cette souffrance déstabilisante, la contemplation des blés ondulant dans le vent te permettait de trouver la cohérence d’une certitude intérieure et d’une intuition spirituelle : tu déchiffrais alors dans cette beauté cosmique la présence du vaste, du large, du plus grand que ta peine, tu décelais la promesse d’un Amour, tu pressentais le «don de Dieu».

Enseigné dans le tréfonds de son âme le petit José sut très vite qu’il lui fallait «naître d’en haut» pour ne pas céder à la désespérance.

Dans les blés verts de ton enfance, tu entendais déjà la Parole de ton Seigneur et notre Dieu s’adressant à Nicodème, ton ami de toute éternité : «Le vent souffle où il veut et tu entends sa voix mais tu ne sais d’où il vient ni où il va.»

Ainsi ta vie d’homme fut une incessante quête vers la Source de Vie destinée à désaltérer la terre aride de ton enfance. Ton chemin de vie fut fait d’altitude profonde. Tu associas ton aimantation spirituelle à la purification de ton humanité dans son espace psycho-corporel. Pour toi, gourmand de plénitude, le ciel n’annule pas la terre, il l’accomplit.

Tu mis donc toute ta conscience au service de ta croissance en tricotant le vivant, préparant ainsi ton vêtement nuptial : Tu cherchais Dieu, tu trouvais plus de vie, une maille à l’endroit.

Tu descendais dans tes profondeurs, tu traquais l’obscurité inconsciente, une maille à l’envers.

Tu remontais la pente avec le Christ soutenu par l’Esprit Saint, tu achevais un rang de vie.

Mais aux heures sombres, la colère et la tristesse te faisaient lâcher parfois quelques mailles, il te fallait les remonter sur l’aiguille de ta conscience exigeante.

En effet, ton exigence de vérité, ton intégrité te portaient à dénoncer les dérives, les tiennes et celles de tes proches en humanité. Tu connus de ce fait l’exclusion sévère des cœurs allergiques à ce dévoilement parfois très direct. La vie t’invita à passer de la «dénonciation» à l’«annonciation», à trouver cette parole qui fait de l’autre un être empli de grâces en dépit de ses manques, une parole qui prépare l’accueil de l’enfant divin en Soi.

Fortifié par cette initiation que la maladie t’imposa, tu fus très attentif à libérer l’enfant José des scories de son passé, à faire croître l’enfant nouveau en te levant, en prenant ton grabat et en poursuivant ta marche vers toi-même et vers le Béni, pour accomplir l’homme Joseph. Tu veillas à bénir l’enfant à venir de ta fille Elodie pour qu’il connaisse les promesses de vie dès le sein de sa mère, toi qui savais combien toute bénédiction accroît la potentialité de réalisation de l’être profond. Tu méditais sans cesse en ton cœur l’exhortation essentielle de ton Dieu, l’unique choix envisageable : «Je te propose la vie ou la mort, la bénédiction ou la malédiction, choisis donc la vie».

La morsure de tes cancers tenaillait férocement tes chairs et ton cœur.

Tu prenais peur parfois et manduquais alors l’injonction de ton Maître lancé à Jaïre: «Sois sans crainte, crois seulement.»

Une semaine avant de quitter ce monde, tu pris la porte étroite, tu choisis la vie et t’y engageas pleinement, trinquant joyeusement avec une gorgée de thé.

Quelques jours plus tard, tu rechoisis ton amour, Marie, ta femme: tu lui fis ta déclaration.

Et quelques heures avant de poser ton dernier souffle en présence de ta famille bien-aimée, tu affirmas que tes enfants entendraient ton message de vie une fois que tu serais parti.

Joseph cher, tu as préparé tes noces en cet humble et terrible combat, te calant entre rigueur et miséricorde.

Même dans ton lit, il fallait que ton corps soit placé dans cette rectitude que tu évaluais d’un geste radical et énergique.

La miséricorde, tu l’exprimais dans ce constat évident : «C’est si simple, disais-tu, il s’agit d’aimer, d’aimer toujours plus ceux que l’on aime et surtout ceux qui nous sont moins aimables.»

Dans tes moments de doute, ta fille aînée Aude se glissait dans l’interstice de tes peurs pour t’insuffler cet amour, image, écho, pont vivant de celui que tu lui transmis en sa petite enfance.

Dernier clin d’yeux, ton amour paternel pour ton fils Baptiste te permit de recevoir la grâce de célébrer tes funérailles en ce jour de la Saint-Jean Baptiste, lui rappelant ainsi à jamais son lien avec son Saint Protecteur et la nécessité d’oser changer de plan de conscience tout au long de sa vie, l’invitant ainsi à advenir à lui-même au cœur de ta disparition.

Tout est accompli à présent.

Par ton choix engagé et engageant, tu as guéri tes blessures, prenant soin de celles de ta généalogie, préparant ainsi de «bonnes heures» à tes descendants.

Va vers toi-même et deviens une bénédiction.

Pour toi, «noble Joseph», mémoire éternelle.

Aude Zeller

24 Juin 2010

Olivier Clément : « Tout ce qui se passe dans l’humanité a un sens »

Olivier Clément est né au ciel le 15 janvier, à la suite d’une longue maladie. Il avait 87 ans. Porteur du feu prophétique des penseurs religieux russes – Nicolas Berdiaev en tête – il fut un lumineux et fécond témoin de l’Evangile. Un apôtre de l’unité dans la diversité des Eglises. Mais aussi un formidable « passeur » : entre l’Orient et l’Occident chrétien, l’athéisme et la foi, la spiritualité et l’histoire. Nul mieux que lui n’aura fait connaître au monde occidental l’essence de l’orthodoxie – dans ce qu’elle a de plus beau, profond et universel –, la substantifique moelle de l’enseignement des Pères, revisité à la lumière de la modernité. Il témoignait d’une Eglise ouverte et en dialogue, d’une théologie enracinée dans la Tradition et éminemment créatrice – audacieuse même –, loin de la répétition des antiennes du passé. Une Eglise en mouvement et en recherche, capable de se mettre en question et de répondre aux grandes interrogations de l’homme d’aujourd’hui : la place de la femme, la sexualité, la relation au corps, l’écologie, l’injustice sociale, la tentation nihiliste…

J’avais rencontré Olivier Clément la première fois en 1995, à l’abbaye de Sylvanès où il animait une retraite à la Pentecôte occidentale. Il m’avait invité à venir parler de saint Silouane et de l’archimandrite Sophrony. Un signe de sa grande ouverture et confiance, car je n’étais alors qu’un jeune inconnu, fraîchement entré dans l’Eglise orthodoxe. Depuis lors, nous sommes restés liés, même si nous nous voyions peu. Une amitié s’est tissée à travers diverses collaborations, que ce soit pour la revue Contacts, des occasions spécifiques (une interview pour la revue Itinéraires sur l’Eglise aux prises avec la viscosité de l’histoire) ou encore la collection de spiritualité orthodoxe (le Sel de la Terre) que je dirigeais aux Editions du Cerf. Il y a écrit la préface du recueil consacré à Mère Marie Skobtsov, Le Sacrement du frère, et donné un entretien en introduction au livre du père Cyrille Argenti, N’aie pas peur. J’allais le voir lors de mes voyages à Paris. A chaque fois, il me recevait avec beaucoup de chaleur. Nous refaisions le monde et l’Eglise. Et je ressortais toujours de ces entretiens ragaillardi, plein d’énergie créatrice. Comme il le disait : « Il faut s’encourager mutuellement. » Il était comme un guide et père, mais sans une once de paternalisme ni de jugement sur ma vie et mes choix personnels. Il a soutenu mes initiatives jusqu’au bout, acceptant de parrainer Trilogies.

Dans l’hommage qu’elle lui a rendu, l’Assemblée des évêques orthodoxes de France le définit comme un être « inspiré et inspirant ». Rien de plus vrai et de plus juste. Mais sans vouloir polémiquer, on ne peut pas dire, hélas, que les hiérarques et les paroisses orthodoxes – à quelques exceptions près – aient beaucoup suivi et mis en œuvre ses idées. L’orthodoxie réelle, concrète et quotidienne, est bien loin de celle – épurée, novatrice et prophétique – qu’Olivier Clément a fait rayonner de par le monde, bien au-delà des frontières de l’Eglise. Le rêve de voir émerger une Eglise orthodoxe d’Occident – et pas seulement en Occident – s’est dissout dans les particularismes ethniques, pour ne pas dire nationalistes, et les replis identitaires qui ont fleuri depuis 1989.

Olivier Clément en était bien conscient. Et attristé. Voici ce qu’il me disait dans un long entretien, le 31 janvier 2004, en vue d’une publication qui n’a jamais vu le jour :

« L’Eglise orthodoxe est une Eglise étrange. Elle est très riche, pleine de trésors et de potentialités, mais en même temps bloquée de toutes parts. En proie au repli, à la peur, à la méfiance envers l’autre, à l’hostilité envers la modernité, à la clôture de l’interprétation. Et les choses ne cessent de s’aggraver… Les orthodoxes se réfèrent trop aux Pères de l’Eglise – sans forcément les lire, d’ailleurs – et ne méditent pas assez l’Evangile. Comme si les Pères avaient tout dit sur tout, une fois pour toutes ! Est-on capable, par exemple, de commenter la parabole du bon samaritain dans ce qu’elle a de profondément subversif et anticlérical ? Car que nous dit-elle, sinon que c’est un “hérétique” qui, finalement, accomplira les gestes fondamentaux de l’humanité. Je n’ai jamais entendu prêcher d’une manière créatrice sur un tel texte. »

« Certains éminents théologiens orthodoxes affirment qu’il faut remplacer la conscience personnelle par une conscience ecclésiale. La belle affaire ! Comme si la Tradition pouvait penser en nous en dehors de nous. Or, penser par soi-même est non seulement une possibilité, mais un devoir. Une condition sine qua non de notre devenir personne. Et ce devenir est possible pour tout homme et toute femme sur cette terre. Comment, ainsi que l’affirme l’un de nos plus grands théologiens actuels, peut-on soutenir que le baptême est une condition pour devenir une personne, que les hommes – nés hypostases biologiques – ne deviennent des hypostases spirituelles qu’après avoir été baptisés ? C’est grave. Car on peut être baptisé, aller à l’église tous les dimanches, et rester une loque individuelle ; à l’inverse, on peut ne pas être baptisé et devenir un être d’amour et de communion. Tous les êtres humains – tous sans exception – sont image de Dieu. »

« Mais comment donner à la merveilleuse théologie de la personne une portée qui ne soit pas seulement ecclésiastique ? La personne contient la totalité du social et du cosmique. Elle dépasse le monde et l’assume. Elle lui donne sa signification, sa couleur, son sens. Elle est sans fond, ouverte sur l’infini. On ne peut la réduire. Surtout, elle est en germe en tout être humain. Car la résurrection du Christ assume tout. Le Christ et l’Esprit saint sont présents partout, dans toutes les traditions et religions, et même dans les anti-religions. Si on ne prend pas la mesure de cela, on se condamne à la stérilité. On ne pourra rien faire d’autre qu’une Eglise bien polie, parfaite, pure, mais coupée de la vie, à l’écart du monde, confite dans une pensée qui tourne en rond et une liturgie sublime qui vire au ritualisme. »

« Les orthodoxes sont-ils capables de faire autre chose que se plaindre, dénoncer et rêver ? Tout ce qui se passe dans l’humanité a un sens, que nous devons comprendre, approfondir, rendre positif et fécond. Nous devons apprendre à l’assumer de manière créatrice, collaborer et chercher des solutions avec d’autres, en nous ouvrant à ce qu’ils peuvent nous apporter. »

Noël qui fait sens : naître à la Lumière

Sait-on encore le sens véritable de la fête de Noël ? Quel rapport entre le sapin vendu dans les supermarchés et le Christ, arbre de vie ? Quel lien entre les bougies électriques qui illuminent nos cités et l’astre de lumière qui se lève sur un monde si souvent en proie à l'ombre de la mort ? Quelle relation entre les cadeaux qu'on s'échange et les présents des mages au roi de l'univers caché dans une pauvre étable ? Comment croire que le bébé au centre de nos crèches est le Fils de Dieu par qui tout a été créé ?

Noël, ce n'est pas seulement la commémoration de la naissance – historique et plus ou moins folklorico-sentimentale – de l'enfant Jésus à Bethléem. C'est la mémoire vivante de l'incarnation de Dieu en personne. Il y a plus de 2000 ans, le Verbe divin s’est fait chair pour diviniser l’être humain. Il est venu habiter le monde de sa compassion. Pour les chrétiens, cette nativité est la clé de l’histoire de l’humanité. L’aube d’une ère nouvelle, fondée sur l’amour, qui n’en finit pas d’advenir.

Cet événement, incommensurable, est en réalité un mystère. Au-delà des lois de la nature et de la logique. Comment Dieu – immatériel et éternel – a-t-il pu prendre un corps humain et mortel ? Comment la vierge Marie a-t-elle pu enfanter la deuxième personne de la Trinité ? Comme Jésus peut-il être à la fois totalement humain et totalement divin ? A l’instar de Joseph dans l'icône de la Nativité, nous sommes stupéfaits, guettés par le doute, peut-être tentés par l'incrédulité.

Fêter Noël, c’est entrer dans ce mystère. Non pas en abolissant notre raison, mais, comme les rois mages – savants de leur temps – en nous mettant en chemin, la conscience ouverte à une autre lumière et connaissance, celle de l’Esprit. En retrouvant aussi la capacité d’émerveillement de l’enfance et la simplicité humble des bergers. Alors, la fête de la Nativité prend un autre sens. Plus profond, plus universel.

« Aujourd'hui, Dieu est venu sur la terre et l'homme est monté au ciel », proclame la liturgie orthodoxe de Noël. Tout est dans cet aujourd'hui. Le mystère n'est pas simplement à dire, il est à vivre. L’événement historique de la nativité du Christ n’acquiert sa plénitude de sens que s’il devient un avènement personnel : naissance intérieure de l’Etre divin et éveil de l’être à la Parole créatrice qui le fonde, dans un processus de pacification et d’unification croissantes.

C’est donc à chaque instant, dans la grotte de notre cœur comme dans l’étable de Bethléem, que le mystère de l’Incarnation peut s’accomplir. A condition que nous disions « oui », comme Marie, au souffle de l’Esprit, que nous nous laissions emporter par sa vie dans un mouvement vers les autres et le monde. La fête de Noël nous rappelle le mot génial de Péguy : « Tout commence en mystique et tout finit en politique. » C’est du dedans, à partir des mutations intérieures, qu’ont lieu les actions de transformation sociale les plus fécondes. C’est de l’espace le plus profond, le plus simple et le plus désarmé de l’humain que rayonnent la parole qui touche les cœurs, l’amour qui libère les captifs et rétablit la justice.

La forêt de Mogari : une matrice pour renaître

« Suis-je vivant ? » C’est la question que se pose Shigeki, vieillard à la fois imposant et fragile, un peu excentrique, qui ne s’est toujours pas remis du décès de sa femme il y a 33 ans. Le maître zen lui répond : « Il y a deux sens : si ton corps a faim, c’est que tu es vivant. Mais cela ne veut pas encore dire que tu te sentes vivant, au niveau de ton âme. Ton ventre peut être plein, mais ton cœur vide ou fermé. » Pour mieux lui faire percevoir la différence, il demande à Machiko – une jeune aide-soignante toute frêle, fraîchement arrivée dans la maison de retraite – de prendre sa main. Machiko souffre du même drame que Shigeki : elle n’arrive pas à se consoler de la disparition de sa fille, morte dans un accident dont elle se sent coupable. Sa vie s’est, à l’instar de celle du vieil homme, comme arrêtée avec la perte de l’être cher. Tous deux sont des morts vivants. Ils existent plus qu’ils ne sont, survivent plus qu’ils ne vivent.

La forêt de Mogari – mot japonais qui signifie la fin du deuil – raconte le processus de deuil, la délivrance intérieure, la quête de soi de ces deux êtres et leur retour à la vie au contact de la nature. Un véritable chemin initiatique en quatre temps.

Premier moment : la libération extérieure. Merveilleuse scène où Shigeki et Machiko, tels deux enfants, jouent à cache-cache dans les plantations d’arbres à thé. Une façon de se débrider, de faire la nique à l’ordre social et à tous les carcans qui les enferment, symbolisés par les haies d’arbres à thé, géométriques et rigoureusement taillées.

Deuxième moment : la descente aux enfers. « Au milieu du chemin de notre vie, je me retrouvai dans une forêt obscure, car la voie droite était perdue », écrit Dante au début du premier chapitre (« L’enfer ») de sa Divine comédie. Suite à un accident de voiture sans gravité lors d’une excursion, Shigeki s’« évade » et s’enfonce dans les bois à la recherche de la tombe de sa femme défunte. Machiko essaie de le rattraper. Au labyrinthe extérieur et rationnel des plantations de thé, succède le labyrinthe intérieur et inconscient de la forêt où ils s’égarent, qui leur fait perdre tout repère, les coupe de tout contact avec l’extérieur (le téléphone portable n’a plus de réseau). Dans le premier lieu, ils cherchent à se cacher ; dans le second, ils se dévoilent.

Pluie diluvienne, sentiers obstrués, torrent à traverser, feu de nuit, lutte contre la chaleur diurne étouffante et le froid nocturne glacial… la forêt devient le symbole de leur âme et de leur pèlerinage. Leur déambulation se mue en une succession d’épreuves, qui les poussent à trois choses. D’abord, à reprendre contact avec leur corps, à le réhabiter jusque dans sa nudité, à réveiller et réinvestir leurs sens. Ensuite, à sortir de leur bulle solitaire, à s’ouvrir de plus en plus l’un à l’autre, pour pouvoir s’entraider, se réchauffer, se relever quand ils chutent. Enfin, à descendre à l’intérieur d’eux-mêmes, à se confronter au chaos volcanique de leurs sentiments (à exprimer), nœuds (à délier), souffrances (à accueillir), peurs (à vaincre) et démons (à exorciser).

Troisième moment : le lâcher-prise. Shigeki et Machiko comprennent que l’eau de la rivière jamais ne retourne à sa source. Tout passe, tout est impermanent. La vie n’est ni dans le passé (qui n’est plus), ni dans le futur (qui n’est pas encore), mais dans le présent (qui seul est). Ils osent enfin s’abandonner (donc se donner), dire oui à la vie (donc à la mort), accepter leur fragilité (donc se rendre perméable à une force plus grande qu’eux). Moment magique où Shigeki épouse amoureusement le tronc d’un arbre creux, comme pour s’unir à lui, se gorger de sa sève, enfouissant sa main dans la fente de l’écorce comme dans la vulve d’une femme, en quête de l’énergie originelle et du lieu qui lui a donné naissance. Il peut enfin – littéralement et symboliquement – poser, déposer le sac lourd des souvenirs de sa femme, de toute la mémoire de son deuil jamais accompli. Un sac qui, comme le lui dit Machiko, était devenu « plus important que lui-même ».

Quatrième moment : la paix et la plénitude retrouvées. Au terme de leur escalade vers la lumière, Shigeki et Machiko débouchent dans une clairière. Ils ont traversé leurs abîmes. La cicatrice de l’être perdu restera, mais la plaie est guérie. Le deuil, enfin, est accompli. Après s’être réconciliés avec l’eau, l’air, le feu, ils peuvent s’enraciner à nouveau dans la terre pour renaître à la vie. Au pied d’un arbre, ils ameublissent et creusent le sol, mêlent leurs mains aux racines. Shigeko se couche dans la terre comme dans un lit bienfaisant, les yeux clos, un sourire plein de douceur sur les lèvres. « Comme je me sens bien », murmure-t-il. Il a retrouvé la paix, bercé par la mélodie que Machiko fait sortir de la petite boîte à musique de son épouse défunte. Machiko lève les yeux vers la cime des arbres, comme aspiré par l’immensité céleste et lumineuse d’où la cinéaste Naomi Kawase a montré la forêt, dans les premiers plans du film.

A travers ce film bouleversant, la réalisatrice nous convie à un voyage dans l’inconscient collectif et l’imaginaire le plus archaïque de l’humanité. Elle décline les différentes significations symboliques de la forêt et de l’arbre. Non pas abstraitement et intellectuellement, mais de manière tangible et subtile, avec une infinie sensibilité et sensualité. Trois dimensions ressortent notamment de son film :

  • A l’opposé des haies d’arbres à thé – manifestation de la domination rationnelle pour ne pas dire rationaliste de l’humain sur la nature (à l’instar du bonzaï ou du jardin à la française) – la forêt est ce qui résiste à la volonté humaine. Elle est sauvage, imprévisible, changeante. L’espace où l’inconscient prend le pas sur la raison, où les lois sont abolies, les limites transgressées. Ce n’est pas pour rien qu’elle a été le refuge par excellence des rebelles (Robins des Bois), le théâtre des célébrations dyonisiaques, mais aussi la bête noire de l’Eglise qui, dès le Moyen âge, en a fait un lieu de perdition, dangereux et pleins de démons.
  • La forêt est un espace initiatique où, comme à travers un labyrinthe, d’épreuve en épreuve, l’être humain marche vers sa vérité intime et la Réalité ultime à laquelle il cherche à s’unir. On pense, bien sûr, à l’aventure intérieure des chevaliers de la table ronde en quête du Graal.
  • Avec ses arbres majestueux dressés comme des colonnes entre la terre et le ciel, la forêt est un « temple » où l’homme peut s’ouvrir à ce qui le dépasse et transcende le visible. Si Shigeki et Machiko y reprennent vie, c’est qu’elle n’est pas seulement un vaste poumon, mais un lieu habité. Pas seulement un gigantesque corps frémissant d’énergies physiques, mais un espace vibrionnant d’énergies divines. Les arbres sont les ponts entre l’ici-bas et l’Au-delà, les canaux où se rencontrent et s’unissent la force (incréée) venue d’en haut et celle (créé) issue des profondeurs de la terre. C’est sous un arbre – celui de la Bodhi en Inde – que Bouddha a connu l’illumination. C’est sur l’« arbre de la Croix » que Jésus a réconcilié l’humanité avec l’Arbre de vie du Paradis.


Le génie de Naomi Kawase, c’est d’avoir su capter cette double énergie – de la nature et du divin dans la nature – et en transmettre la sensation au spectateur. Hiératiques ou en mouvement, traçant dans l’air des lignes horizontales et verticales, ses plans sont habités par la même palpitation de vie, le même souffle de l’Esprit, la même Présence lumineuse qui habite toute chose. Ils font de la forêt une véritable matrice, où l’être humain peut non seulement renouer avec la nature, mais aussi se re-lier à l’autre et au mystère qui le dépasse, au-delà des l’apparences.

Sauver le climat et pas seulement les banques

Le cha-cha-cha. Un pas à droite, un pas en avant, un pas à gauche, puis un petit saut en arrière pour se retrouver au point de départ. C’est à cette danse que la Philippine Bernarditas Castro-Muller, porte-voix des pays en développement (G77 et Chine), comparait récemment les négociations en cours sur le climat. L’attitude des pays industrialisés à la veille de l’importante conférence de l’ONU qui se tient actuellement à Poznan (Pologne), lui a donné raison. L’Union européenne, confrontée à la résistance de certains membres comme la Pologne, l’Allemagne et l’Italie, peine à mettre en œuvre son ambitieux paquet énergie-climat. Le Japon, le Canada et l’Australie n’ont pas hésité à plaider pour le renvoi à long terme de leurs obligations de réduction des gaz à effet de serre. Les Etats-Unis ne sont guère pressés de bouger avant l’arrivée d’Obama.

Or, la terre n’a que faire de ces faux-fuyants. Elle se réchauffe inéluctablement. Avec les souffrances et menaces qui en découlent : sécheresses, inondations, raréfaction des ressources... L’ONU estime à 50 millions le nombre de réfugiés du climat d’ici 2010. Le président des Maldives cherche déjà une terre d’accueil pour les habitants de l’île, menacée de submersion. Le changement climatique affecte le plus les pays qui y ont le moins contribué, les populations déjà défavorisées d’Afrique et d’Asie.

Même s’ils peinent encore à « croire » à ce qu’ils « savent », les gouvernements du monde sont parfaitement informés de ce qui nous attend. Le Conseil mondial du climat l’a affirmé haut et fort : une augmentation moyenne de la température terrestre supérieure à 2oC (par rapport au niveau pré-industriel) conduirait à des catastrophes incontrôlables. Pour l’éviter, les émissions mondiales de gaz à effet de serre doivent atteindre leur point culminant d’ici 2015 pour décroître ensuite. C’est donc aujourd’hui qu’il faut agir. C’est pourquoi les pays industrialisés – principaux responsables du réchauffement – doivent réduire leurs émissions de CO2 de 25 à 40% d’ici 2020 (pas seulement d’au moins 20% comme le préconisent l’Union européenne et la Suisse), puis de 90% jusqu’en 2050.

C’est sur cette base scientifique qu’une « feuille de route » a été négociée à Bali en décembre 2007. Objectif : mettre sous toit un nouveau régime climatique, suite du protocole de Kyoto qui arrive à échéance en 2012. La conférence de Poznan devrait poser les jalons de ce nouvel accord. Le but est d’associer aux efforts communs de réduction de CO2 les pays qui n’ont pas encore pris d’engagement : les Etats-Unis, mais aussi les puissances émergentes comme la Chine, l’Inde et le Brésil. Ces dernières n’accepteront cependant de monter à bord que si les pays riches tiennent enfin leurs promesses et leur offrent un marché équitable. Quels sont les points cruciaux d’un tel accord ?

Premièrement, l’octroi de droits d’émissions égaux pour tous les habitants de la planète. Un principe incontournable pour une justice climatique au plan mondial. Il est normal que les pays industrialisés, qui continuent d’émettre dix fois plus de gaz à effet de serre par habitant, aient des obligations de réduction plus fortes. Surtout, l’essentiel de l’effort doit être réalisé au plan domestique, ce qui suppose notamment le remplacement d’une bonne part des énergies fossiles par des énergies renouvelables. Propagée par le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco), l’idée d’accomplir les engagements de diminution de CO2 avant tout à travers des projets de réduction à l’étranger (« neutralité climatique suisse »), est éthiquement indéfendable et peu crédible, car non généralisable au plan mondial.

Deuxièmement, la garantie pour les pays du Sud d’un accès rapide et bon marché aux technologies pro-climat les plus récentes. Les pays du Nord s’étaient engagés à de tels transferts dans la Convention-cadre des Nations Unies sur le climat de 1994, mais ils n’ont quasiment rien fait jusqu’ici. Motif ? Leurs possibilités seraient limitées, la technologie étant dans les mains des entreprises privées. Une manière un peu facile de se dédouaner, mais qui pointe sur l’un des obstacles au transfert de technologies : les droits de propriété intellectuelle dont les pays industrialisés sont les ardents défenseurs. C’est pourquoi les pays du Sud appellent à une révision du régime des brevets, afin d’assurer un juste équilibre entre la rémunération des innovateurs et le bien public global. Etant donné sa gravité pour l’avenir de l’humanité, le réchauffement planétaire exige de sortir du « business as usual ». Les pays riches, dont la Suisse, devraient se départir de leur protectionnisme industriel étroit et soutenir les propositions des pays en développement pour un assouplissement des brevets.

Troisièmement, assurer le financement des mesures d’adaptation des pays du Sud aux effets du réchauffement climatique (systèmes d’alerte, approvisionnement en eau, barrages de protection, etc.). La Banque mondiale évalue ces coûts annuels entre 10 et 40 milliards de dollars. Selon le plan d’action adopté à Bali, la plus grande part des ressources financières, « prévisibles et durables », devraient venir du Nord. Comment ? C’est là que le bât blesse. Certains pays industrialisés veulent injecter des fonds de manière volontaire et à travers les institutions de leur choix – par exemple, la Banque mondiale dont ils ont le contrôle – alors que les pays en développement n’acceptent qu’un mécanisme de financement international ancré dans l’ONU. La Suisse a mis sur la table une proposition très intéressante de taxe globale sur le CO2, selon le principe du « pollueur-payeur ». Dans tous les cas, les fonds nécessaires devront impérativement s’ajouter à ceux de la coopération publique au développement. Il serait indécent d’opposer protection du climat et lutte contre la pauvreté.

Ces trois points sont les conditions incontournables pour parvenir à un consensus entre le Nord et le Sud et relever le principal défi de la conférence de Poznan : élaborer un accord climatique qui ne soit pas un obstacle au développement des pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine. Cela, indépendamment de la crise financière, des discordes intestines de l’Union européenne et de l’attente de ce que fera Obama.

La Suisse, qui a toujours emboîté le pas de l’Union européenne, ne devrait pas prendre prétexte de la perte de leadership de cette dernière pour naviguer à vue. Elle a les moyens de jouer un rôle pionner, et elle peut compter sur le soutien de nombreux pays en développement. Non seulement les plus pauvres et menacés, mais aussi l’Afrique du Sud, le Mexique et la Corée du Sud.

La crise financière ne devrait pas avoir droit au chapitre. Si des pays ont des dizaines de milliards à dépenser à court terme pour sauver leurs banques, ils devraient aussi se donner les moyens de sauver le climat à long terme, sans lequel leur économie n’aura aucun futur.

Akram Khan et Sidi Larbi Cherkaoui – Quand la danse incarne avec génie l’avènement d’une modernité métisse

Oui, nous sommes au « commencement d’un monde » (Guillebaud) . Discours guerrier sur le choc des civilisations ou non, nous marchons vers un rendez-vous inéluctable : non seulement la rencontre, mais les épousailles avec l’autre. Dans un brassage sans précédent des cultures, des religions et des identités. Au plan social, mais aussi de l’être, dans son intériorité la plus profonde. Pour l’avènement d’une modernité métisse au plan planétaire. A faire émerger hors du « chaos-monde » (Edouard Glissant). Une véritable naissance qui, comme tout accouchement, comprend sa part d’angoisse, de risque, de douleur.

Orient et Occident

Aucun art ne me semble mieux exprimer ce moment (unique) et ce tournant (irréversible) de l’histoire humaine que la danse, dans ce qu’elle a de plus contemporain. Un bel exemple est Loin, vu tout récemment au Grand Théâtre de Genève, en complément notamment d’Ombre fragile de Ken Ossola. Une pièce bouleversante et magique de Sidi Larbi Cherkaoui, qui m’a curieusement fait penser à Bahok d’Akram Khan, vu ce printemps avec une même délectation à Pully. Rien d’étonnant à cela, car je viens de découvrir que les deux chorégraphes ont réalisé ensemble un pas de deux, Zero degrees. Un titre qui « symbolise le passage, l’entre-deux entre la vie et la mort, l’appartenance et la non-appartenance, l’identité et le manque d’identité » (Khan).

Au-delà de leur différence de style – la vitesse aérienne et l’agilité saccadée chez Khan, les arabesques ondoyantes et reptiliennes chez Cherkaoui – tout rassemble ces deux chorégraphes : l’origine métissée (anglo-bengalie pour Khan, maroco-flamande pour Cherkaoui), la troupe très cosmopolite, le mélange des genres (kathak, ballet classique, danse contemporaine, hip-hop, chant, street dance, théâtre, arts martiaux…), l’hybridation entre l’Occident et l’Orient, l’accent sur le travail des bras et des mains, la manière d’articuler le plan individuel/interpersonnel et le plan collectif. Mais surtout, une même obsession thématique : l’identité et son corollaire, la relation avec l’autre. « Avoir une troupe composée de diverses cultures, voix et expériences constitue une bénédiction pour moi et mon travail. C’est un miroir de l’état de “confusion” où je me trouve actuellement. Un état où les anciennes frontières se brisent, où les langues originelles sont dépassées et où les expériences individuelles conduisent de l’avant vers de nouvelles frontières » (Khan).

D’où viens-je ?

Bahok s’interroge sur l’origine. « D’où venez-vous ? », se demandent les uns aux autres les huit danseurs, réunis dans un « non lieu » global, piégés dans un hall d’aéroport où, les yeux rivés sur le tableau d’annonces électronique, ils attendent des informations sur leur vol retardé sine die. Déterritorialisés, en quête de leur origine et peu sûrs de leur destination, ils peinent à répondre, certains ayant oublié jusqu’à leur nom même. Ils viennent de diverses parties du monde, reconnaissables à leurs types ethniques et à leurs vêtements. Ils tentent de communiquer, de partager des histoires de leur vie, des souvenirs de leur enfance. Mais ils ne parlent pas la même langue. Ils sont comme « lost in translation ». La communication est ardue, pour ne pas dire impossible. C’est Babel. Une situation de « crise » où même les techniques de communication sont ambiguës, servant autant à séparer qu’à unir. Le téléphone portable permet certes de communiquer avec d’autres, mais il peut aussi isoler l’être dans sa bulle. L’appareil photo qui sert à prendre des images-souvenirs de soi et de l’autre peut se transformer aussi moyen d’agression et de convoitise, ferment de violence.

« D’où venez-vous ? » La question m’est évidemment posée à moi, spectateur. « D’où est-ce que je viens ? » Très vite, je suis amené, avec les danseurs-personnages, à aller au-delà de l’origine dans sa dimension superficielle, spatiale et géographique – un pays ou une ville. Au-delà aussi de l’identité dans ses composantes extérieures – nationale, raciale, sociale. Cette identité-là est, par sa diversité, ce qui fait la richesse de l’humanité. Mais elle est aussi ce qui la menace, quand elle se clôt sur elle-même, devient appartenance plus ou moins exclusive et identification, fusion avec le même. Elle se mue alors en source de division. La guerre alors n’est pas loin.

Il est vrai que l’extraordinaire mutation vers un monde métis ne va pas sans remous ni tempêtes. Le brouillage des frontières, l’effacement des « différences », l’uniformisation culturelle induits par la mondialisation conduisent également à la mythification des identités en péril, au repli sur soi et à la peur de l’autre, vite considéré comme un « barbare ». Le risque, c’est la crispation identitaire, la régression nationaliste et xénophobe, la quête d’une mythique pureté originelle, avec les violences qui peuvent en découler. Comme l’a montré René Girard dans ses réflexions sur la « gémellité mortifère », le conflit avec l’autre est potentiellement d’autant plus violent que les cultures se rapprochent et s’interpénètrent, que leur ressemblance progresse. Guillebaud le montre à merveille : contrairement à ce que Samuel Huntington affirme dans sa thèse sur le soi-disant « choc des civilisations » (1993), la violence naît moins de la confrontation à l’altérité que du refus de la ressemblance.

Khan ne nie pas l’importance de l’identité. Il sait que l’humain ne saurait être de nulle part, qu’il a besoin d’être de quelque part, d’autant plus fortement qu’il est aujourd’hui confronté à un espace-temps complètement éclaté. Mais il sait aussi que l’origine, dans ce qu’elle a de plus profond, est trouée, tissée d’altérité. L’autre – humain ou divin – est en moi ; il est une composante intime de mon être, dès l’origine. Le refuser ou me séparer de lui, c’est me couper de moi-même. Le tuer, c’est mourir. A l’inverse, je ne peux devenir moi-même qu’en accueillant l’autre comme faisant partie intégrante de mon être. Je ne peux accéder à mon identité qu’en le reconnaissant et en l’assumant. Je ne peux m’aimer vraiment qu’en l’aimant.

Qui suis-je ?

La question, dès lors, a changé : le « d’où viens-je ? » est, par un glissement subtil, devenu « qui suis-je ? ». Avec cette sous-question, vertigineuse : l’identité que je me donne est-elle originale et authentique, unique et non reproductible, fruit d’un véritable processus de personnalisation, ou n’est-elle qu’un masque factice et fabriqué, un simulacre de « différence » plus ou moins imposé par les autres et la société ? Dans Zero degrees, Khan et Cherkaoui dansent avec un double d’eux-mêmes, sous la forme d’un mannequin. Un clone anonyme et sans visage, une pure apparence dissoute dans une forme commune et conventionnelle d’humanité, reproductible à l’infini…

A travers leur art, Khan et Cherkaoui plaident pour une identité ouverte et métisse. Non pas d’appartenance (à un peuple, une nation, une religion…), mais d’enracinement et de transcendance. D’enracinement, car ancrée dans une tradition (le kathak pour Khan), un lieu, une terre ou une culture, mais aussi dans ce qui nous fonde tous et nous constitue jusque dans notre corps : l’air, l’eau, le feu, la terre, le ciel – des mots égrenés par le tableau de vol dans Bahok. De transcendance, car tendue vers ce qui la dépasse et la relativise, dans une ouverture au Tout-Autre divin (chez Cherkaoui) ou à l’autre humain, reconnu, accueilli et même épousé dans sa différence (ethnique, culturelle et sexuelle) comme une source d’enrichissement et d’accomplissement.

Cet enracinement et cette transcendance, Khan et Cherkaoui les manifestent et les accomplissent par et dans les corps en mouvement. Langage de l’être à travers le corps, la danse permet de dépasser la barrière des langues, de dire l’indicible, ce que les mots achoppent à exprimer. Elle est langage universel, mais sans nier les singularités personnelles et les différences culturelles. Un corps chinois ne danse pas de la même manière qu’un corps occidental, lequel ne danse pas comme un corps indien. Cela d’autant plus que chaque être – jusque dans son corps et ses cellules – est porteur d’une histoire et d’une mémoire, individuelles et collectives, biologiques et culturelles. Bahok signifie en bengali « porteur ». Nous ne sommes pas que des pèlerins en cette vie, mais des porteurs. Et les valises que nous portons ne sont pas seulement concrètes et matérielles, mais aussi immatérielles et existentielles. Khan le dit bien : « Nous sommes tous des voyageurs. Nés dans ce monde, incarnés dans un corps, nous ne pouvons qu’aller de l’avant. Mais nous sommes tous aussi des bahok, des porteurs. Nous transportons avec nous notre héritage génétique et culturel, nos expériences, nos rêves et aspirations, nos souvenirs et les marques de notre enfance. »

Comme l’écrit John Berger, « pour les nomades, la maison (home) n’est pas une adresse, mais ce qu’ils portent avec eux. » Avec eux, mais aussi en eux. Khan fait de ces héritages et histoires individuelles, propres à chacun de ses danseurs et danseuses, le matériau de sa création. De fait, il se sent moins « chorégraphe » que « metteur en scène » : « Chorégraphier, c’est créer des mouvements et les assembler. Auparavant, je créais des mouvements sur mon corps et je demandais aux danseurs de les reproduire. Je me suis peu à peu rendu compte que cela les transformait en serviteurs, en instruments au service de ma vision, d’une manière non saine. Aujourd’hui, j’essaie de créer un monde autour de chaque danseur de façon à ce qu’il crée ses propres mouvements, l’histoire qu’il a en lui. Ce sont les danseurs qui écrivent le spectacle. Ils en apportent la matière première. Mon travail consiste à découvrir et révéler une histoire universelle à travers leurs micro-histoires particulières, de les assembler et mettre en scène, de construire une forme d’arche avec tous ces mondes et ces mouvements. »

Mouvement dans l’entre-deux

Sous peine de finir dans une uniformité totalitaire ou une totalité uniformisante, le processus de métissage en cours ne doit pas abolir les identités particulières (personnelles ou culturelles) d’origine, mais les mêler créativement dans un creuset d’où naîtra une identité « autre », nouvelle, tierce. Le vrai « un » n’est pas l’uniformité ; il est tissé de diversité. Le « tout » est plus que la somme ou l’accumulation des parties. L’unité humaine n’est pas la fusion ou l’amoncellement des « je » et des « tu » dans un « nous » indistinct, mais la construction d’un « nous » différencié et relationnel, constitué des relations entre des « je » et des « tu » à la fois singuliers et universels, re-nés à leur unicité à travers la transformation même de leur différence. C’est le sens de la dernière séquence de Bahok : les individus qui se sont cherchés et heurtés tout au long de la pièce finissent par se réconcilier en s’embrassant, s’agglutinant les uns et aux autres dans une espèce de masse informe. Puis le groupe explose ou implose, comme pour échapper à une fusion qui risquerait de dissoudre les singularités. Loin se termine également par un amoncellement de corps, au sommet duquel émerge une personne en quête de sa singularité.

Cherkaoui pousse très loin cette réflexion sur le « je » et le « tu », les dualités à dépasser. A l’instar du couple, la personne et la société métisse – pour être féconde – doit trouver la juste distance et le bon équilibre (non statique, en mouvement) entre deux pôles : la séparation (le trop loin, l’autre qui est radicalement autre) et la fusion (le trop près, l’autre qui devient le même). Deux pôles qui ont ceci en commun qu’ils nient la relation et sont, potentiellement, source de violence – par rupture ou absorption. Cherkaoui explore cet espace « entre-deux » en jouant de la tension (créatrice) entre le proche et le lointain. Il définit son art comme « une danse à bout de bras », une « exploration physique de la distance et de l’éloignement » : entre des personnes, des mondes, des choses, des matériaux. Entre la parole et le geste, le corps et l’âme, le yin et le yang, le féminin et le masculin, la danse et le chant, lequel est « chorégraphie de l’intérieur du corps ».

L’identité authentique, c’est son paradoxe, est de l’ordre du mouvement et de l’entre-deux. Ou, mieux encore, du mouvement dans l’entre-deux. Elle se vit et se construit dans la relation. Pour accéder à mon identité et l’accomplir, répondre à la fagilité et à l’incomplétude ontologiques de mon être, j’ai besoin de l’autre, de me relier à l’autre dans une fécondation et un soutien mutuel (c’est tout le thème du très beau Ombre fragile de Ken Ossola). Quelle que soit sa fragilité, la relation est le fondement de mon être, ce par quoi je deviens, j’adviens à qui je suis. C’est en elle qu’ultimement Dieu non seulement « vient à l’idée », mais se manifeste. La relation est l’essence même du métissage.

Où vais-je ?

Cette identité métisse – authentique et relationnelle, singulière et universelle, tissée d’altérité, faite d’unité dans la diversité et de diversité dans l’unité – est ce à quoi nous sommes appelés. Ce vers quoi les figures de Khan et Cherkaoui tendent. La question cruciale de l’origine (d’où viens-je ?) conduit, via celle du « qui suis-je », à celle de la fin et donc du sens : « où vais-je ? » Si la maison (home) est « le lieu d’où l’on part » (T.S. Eliot), l’identité métisse est notre destinée historique et ontologique, personnelle et universelle. Elle est notre « utopie », au sens étymologique de ce qui « n’a pas de lieu ». Ni plus ni moins que la destination inconnue des voyageurs-danseurs de Bahok, mais dont ils ne sont pas encore conscients. Quand on l’atteint, le home devient hope, source d’espoir, pour reprendre d’autres mots du tableau électronique.


Si l’utopie d’une humanité réconciliée peut s’exprimer et donc se vivre déjà par et dans la danse, elle n’est pas encore réalité. Loin de là. Le propre de l’art est de rendre visible l’invisible, de manifester ce qui est déjà là – au plan de la réalité ultime des choses – mais qu’on ne voit pas encore, et d’exprimer ce qui est à venir. La danse de Khan et Cherkaoui est, en ce sens, d’ordre épiphanique et prophétique. Mais elle est aussi très lucide. Les deux savent la distance qui sépare la réalité de l’idéal. Tant dans l’ordre de la création que dans celui de l’histoire et de la société. Tant sur la scène du spectacle que sur celle de la vie. Si les épousailles entre les cultures ainsi qu’entre l’homme et la femme peuvent se réaliser au plan (sublime) de l’art et de la création, elles sont loin d’être accomplies au niveau du réel. Subjectivement et socialement, nous sommes encore dans le moment de la rencontre où les valeurs des uns et des autres se heurtent, où les identités vacillent ou se crispent, avec leur lot d’incompréhensions, d’intolérances, de frustrations et de violences potentielles ou manifestes. Khan et Cherkaoui n’ignorent rien de ce moment ; mieux, ils en témoignent avec vigueur.

Au-delà des murs

L’accomplissement de cette identité métisse, dans l’union harmonieuse des contraires et la fécondation mutuelle des différences, n’a donc rien d’évident. Difficile au plan personnel, il l’ait tout autant au plan collectif. Il demande un long et dur labeur, par lequel il s’agit de faire quelque chose de sa soi-disant « différence » pour devenir véritablement différent, unique, singulier. Il suppose un éveil : la magnifique scène de Bahok où la femme endormie finit par sortir de son sommeil dans les bras de son partenaire, mêlant son corps au sien dans une forme de divinité hindoue à bras multiples, tête bêche. Il passe par le conflit, l’opposition, la lutte, autant de réalités qu’on ne peut dépasser qu’en les vivant et les assumant jusqu’au bout.
Une traversée, véritable mise à nu de l’être, est à effectuer. Un passage par l’entre-deux, à travers les frontières – intérieures et extérieures – de notre être intime et social, à travers tout ce qui, à l’intérieur et à l’extérieur de nous, fait obstacle et résiste à la vraie rencontre avec l’autre, à la relation en vérité, c’est-à-dire ultimement à l’amour, à l’énergie de l’amour. Comme le dit Khan, il y a des murs partout, en dehors et en dedans de nous (jusque dans notre corps). La danse, le travail du danseur, c’est d’en prendre conscience et d’œuvrer à les traverser, les abattre ou les transformer. Faire des murs des ponts. Cela vaut aussi bien pour les races et les peuples que pour les femmes et les hommes. In-I, le dernier spectacle de Khan – un duo avec Juliette Binoche – raconte précisément l’aventure du couple.

On pense ici à ce que le psychanalyste Daniel Sibony à écrit de « l’entre-deux » et qui touche à l’essence même de l’art de Khan et Cherkaoui : « L’entre-deux est une épreuve où l’on s’affronte à l’Origine, perdue ou redonnée, morcelée ou en bloc. On s’y affronte à la fois pour la retrouver ou s’en dégager. Et l’origine est une dynamique à laquelle on a affaire chaque fois qu’il s’agit de se déplacer. Ces déplacements requièrent une énergie. »

C’est cette énergie, ce souffle de vie et de grâce, que Bahok et Loin manifestent avec une force, une beauté et une plénitude proprement époustouflantes.

« Saisir le durable dans l’éphémère »

J’ai longtemps hésité, mais – tant pis ou tant mieux – je redémarre. Après un long silence. En espérant avoir le souffle nécessaire. on verra bien...

Bonjour ou bonsoir donc, à celles et à ceux qui prendront le temps, la peine de me lire. A temps et à contretemps, à la manière dont j’entends tenir ce blog. Qui sera forcément irrégulier, zigzaguant, chaotique. Avec des hauts et des bas… Un peu comme la vie ou la conversation quand on réfléchit à haute voix.

En écrivant ces premières lignes, je pense inévitablement à François Mauriac et à son célèbre Bloc-notes. Référence géante, écrasante, mais incontournable. Pas que j’ambitionne de l’imiter, quelle prétention ! Non, mais il y a chez lui plusieurs choses qui me touchent et qui ont, pour moi, valeur d’exemple :

  • Un art de la chronique comme forme de dialogue avec soi-même et avec l’autre. A l’écoute des réactions des lecteurs – connus ou inconnus – dont la réflexion personnelle se nourrit. Autrement dit, une façon constante d’aller vers autrui en passant par soi-même. Et inversement…
  • Un exercice du journalisme comme manière de « servir les idées » qui lui sont chères, mais aussi sa foi et ses valeurs les plus intimes. Cela, sans jamais sacrifier à la liberté de l’esprit, toujours plus forte que tous les dogmatismes, qu’ils soient religieux, idéologiques ou politiques.
  • Une approche de l’actualité à la fois par le bas et par en haut. Dans une tension permanente entre enracinement et transcendance. En plongeant au cœur de la mêlée et de l’histoire en train de se faire, mais sans cesser de la regarder sub specie aeternitatis. Comme si donner du sens était « saisir le durable dans l’éphémère », discerner la trace du sacré dans la commune trame des jours, percevoir l’invisible au cœur du visible, l’esprit dans la matière, l’incréé dans le créé. Créer de la clarté à partir de l’esprit et de l’Esprit.
  • Une tension dynamique entre action et contemplation, en équilibre funambulesque sur la ligne de crête entre le dehors et le dedans, soi et monde. S’il « pense et écrit pour agir », Mauriac entend également « rompre avec ce monde tout en y combattant ». Etre dans le monde sans être du monde. Ou encore : s’engager en sachant rester dégagé…
  • Un mélange subtil entre le personnel et le collectif, où s’estompent les frontières entre l’intime et le politique. Car ultimement – nous y reviendrons – il ne saurait y avoir de transformation collective réelle et durable sans transformation personnelle. La cité ne changera pas si le cœur humain ne change pas.

Ces différents points – mais il y en aurait d’autres – définissent une forme d’éthique de la parole et de l’engagement très inspirante. En n’oubliant jamais qu’il « faudrait se taire, dès que parler, au lieu d’être une forme de l’action, n’est plus qu’un inutile lamento ».

Bergman : « Quoi qu’il advienne, toujours tu célébreras ton culte »

Rétrospectives par-ci, hommages par-là, nouvelle monographie signée Jacques Mandelbaum (Ed. Cahiers du cinéma), Ingmar Bergman est partout. Même les autorités suédoises, qui l’ont vilipendé en son temps pour son incivilité fiscale, ont annoncé récemment vouloir lui consacrer une rue à Stockholm et imprimer un timbre-poste à son effigie. On se demande ce que l’ermite de l’île de Faro aurait pensé de ces honneurs mondains et de cette récupération à bon marché.

Bergman est mort il y a plusieurs mois déjà, mais il n’est pas trop tard pour lui rendre hommage. Il a parfaitement sa place sur Trilogies, tant son art a été d’essence métaphysique. Peu de cinéastes on pénétré si loin dans le silence de Dieu et tenté, au-delà du miroir, de saisir la vérité nue de l’être et du visage à travers tous les masques – protecteurs et trompeurs – dont il se couvre.

Les œuvres de Bergman font partie de ces films qui, pour reprendre la belle et profonde expression de Jean-Louis Schaefer, « ont regardé mon enfance ». J’avais 14 ans quand j’ai vu Les Fraises sauvages au cinéma d’art et essai de ma petite ville natale. La remplaçante de français, complètement fana du maître suédois, y avait emmené toute la classe. Je n’ai pas compris grand-chose, mais de nombreuses images du film sont restées à jamais gravées dans ma mémoire. Images d’ombre et surtout de lumière, qui ont nourri ma propre quête, mes questionnements sur la vie et la mort, le sens de l’existence, la présence de Dieu, la fascination du visage, le mystère de la femme, les grandeurs et misères du couple, l’ambiguïté du mal.

En écrivant ces lignes me revient un passage-clé des mémoires de Bergman, Laterna magica (Gallimard, 1987). Ce qu’il écrit résume bien son itinéraire spirituel : « Il y a vingt ans, j'ai été opéré : une intervention sans importance, mais qui nécessitait qu'on m'endorme. A la suite d'une erreur, j'ai reçu une dose trop forte d'anesthésiant. Six heures de ma vie ont disparu. Je ne me souviens de rien, d'aucun rêve. Le temps cessa d'exister : six heures, six microsecondes ou l'éternité. Cette opération fut une réussite : tout au long de ma vie consciente, j'ai lutté dans une relation douloureuse et sans joie avec Dieu. La foi, pas la foi, la faute, le châtiment, la grâce, la malédiction étaient pour moi des réalités irréfutables. Mes prières puaient l'angoisse, la supplication, l'anathème, la reconnaissance, la confiance, l'ennui et le désespoir : Dieu parle, Dieu se tait, “ne me rejette pas de Ta face”. Ces heures disparues du fait de mon opération m'ont apporté un message tranquillisant : tu nais sans l'avoir demandé, tu vis sans que cela ait un autre sens que celui de vivre. Lorsque tu meurs, tu t'éteins. Tu étais un être, tu te transformes en non-être. Il n'y a pas nécessairement un dieu qui régit nos atomes de plus en plus capricieux. Ce savoir m'a donné une espèce de sérénité qui a résolument chassé de moi l'angoisse et le tumulte. Je n'ai en revanche jamais renié ma première vie, ma vie spirituelle. » (p. 237)

Ailleurs, commentant la fin des Communiants, qui montre un pasteur – terrassé par le doute – prononçant la bénédiction initiale dans une église vide, Bergman termine par cette règle que son père lui a apprise et qu’il a toujours suivie : « Quoi qu’il advienne, toujours tu célébreras ton culte. » Autrement dit : jamais tu ne transigeras sur l’essentiel, toujours tu seras et resteras fidèle à toi-même et à ce que tu ressens être ta vocation et ton à-venir. Toujours tu feras ce que tu ne peux pas ne pas faire, toujours tu iras jusqu’au bout de toi-même, de ton chemin de vie, de vérité et d’amour.

Michel Maxime Egger

Edward Yang : « Pourquoi avons-nous peur des premières fois ? »

Bravo au festival Black Movies (Genève) qui a rendu cette semaine un bel hommage – nécessaire et mérité – au cinéaste taïwanais Edward Yang, mort le 29 juin dernier à l’âge de 59 ans. Figure de proue, avec Hou Hsiao-Hsien, de la nouvelle vague formosane au début des années 1980, il a laissé derrière lui une œuvre singulière et passionnante, mais rare : seulement sept longs métrages depuis That Day, on the Beach (1983). En lutte contre le cancer, il travaillait depuis des années à un dessin animé de kung-fu.

Elégance désenchantée

J’ai rencontré Edward Yang pour la première fois à Taïpei en 1985. Des amis du festival du film de Hong Kong m’avaient encouragé à me rendre à Taïwan pour y découvrir le nouveau cinéma naissant. Des auteurs en rupture avec le cinéma commercial des grands studios, qui désiraient parler de la réalité et des mutations de l’île, de la face cachée souvent humainement effrayante du miracle économique, de leurs problèmes d’identité dans une société ambiguë, déchirée entre nationalisme chinois et modernité occidentale. Un jeune critique de cinéma, Chen Kuo-Fu, avait organisé à l’occasion de ma visite une soirée avec tous les protagonistes de ce renouveau. Edward Yang était là, qui venait de terminer Taïpei Story, mais aussi Hou Hsia-Hsien qui achevait A Summer at Granpa’s. Ils m’ont, pendant une semaine – avec une attention, une générosité et une gentillesse que je ne suis pas prêt d’oublier – accompagné dans la découverte de leurs films.

Edward était très « classe ». A la fois chaleureux et distant dans son élégante simplicité. Mais déjà aussi très mélancolique et désabusé quant à l’évolution sociale et morale de Taïwan. J’ai retrouvé mes notes de l’époque. Voici ce qu’il me disait en 1985 : « Nous vivons en pleine confusion. Où allons-nous, d’où venons-nous ? Incroyable ce que Taïpei a changé ces dernières années. La loyauté, l’honnêteté, la fidélité, toutes ces valeurs auxquelles ma génération croyait, sont à l’agonie. Tout paraît si éphémère. » (« Cinéma made in Taïwan. Une nouvelle vague en quêté d’identité », Positif, no 311, janvier 1987, p. 26-32.) De nombreuses années plus tard, en 1994, il déclarera : «Nous sommes à l’heure actuelle en pleine perdition. » Les choses, à l’évidence, n’avaient pas changé. Elles s’étaient même aggravées.

Yi Yi, sans doute son plus beau film avec A Brighter Summer Day, est plein de ce désenchantement face au vide spirituel d’une société rongée par l’individualisme et le matérialisme. Je l’ai revu il y a peu en DVD. En mémoire d’Edward dont je n’ai appris la mort que récemment. En signe d’amitié et d’hommage. C’est une œuvre vraiment magnifique. Bouleversante de justesse et d’humanité. Pleine de cet art incomparable de dire les choses les plus essentielles à travers les réalités les plus quotidiennes et les dialogues les plus simples. Débordante aussi de cette capacité à donner à chaque plan un deuxième ou troisième niveau de signification, éminemment symbolique.

La vie, tout simplement

« Le sujet de mon film est la vie, tout simplement. Une vie dont j’ai voulu illustrer toute l’étendue », disait Edward. La simplicité de la vie, mais aussi sa complexité. Son étendue, mais aussi sa profondeur et son changement incessant. Dans le temps et l’espace. De ses origines chinoises traditionnelles, Edward a appris que la vie est impermanence, mouvement continuel, suite d’états et d’éclats à la fois tendus et oscillant entre l’irréductibilité de la personne et l’appartenance à une totalité, sociale et cosmique. Toute son ambition de cinéaste est d’arriver à traduire formellement ces relations paradoxales entre la partie et le tout, le détail et la vision d’ensemble, l’intimité personnelle et l’histoire collective, le fragment biographique et l’intégralité d’une trajectoire. Il y arrive en développant, comme le suggère Jacques Mandelbaum (Le Monde, 20.09.2000) un style qui tient à la fois de la peinture taoïste et du cubisme. Son esthétique obéit à un double principe. L’hologramme, d’une part, où chaque point de l’ensemble contient la totalité de l’information, tout en étant radicalement singulier. Le kaléidoscope, d’autre part, où chaque fragment est le miroir et le spectre d’un autre, réfléchi à l’infini et en constante métamorphose.

Le tout, chez Edward Yang, n’est pas la somme des parties. L’homme et le cosmos, l’individu et l’histoire, l’instant et le cours d’une vie sont des niveaux qui, loin de s’opposer dans une apparente dualité, s’interpénètrent mutuellement pour ne faire et n’être qu’un. Ils constituent autant de niveaux de conscience et de points de vue sur une seule et même réalité. L’individu porte en lui le monde autant qu’il y habite ; il fait l’histoire autant qu’il en est fait ; il participe lui-même au tissage de la toile sociale et familiale dans laquelle il se sent souvent prisonnier et à laquelle il tente d’échapper, dans une révolte généralement vaine. Il est « un » (yi), mais cette unité est constituée d’un autre « un » (yi) : il est donc un-un ou un-deux (yi-yi).

Le monde yangien est un réseau de fils de vie et de trajectoires humaines qui se croisent, s’entrelacent. Une danse d’êtres qui se lient et se séparent, s’aiment et se heurtent, se rejoignent et s’éloignent, se retrouvent et se perdent. Selon des mouvements plus ou moins ordonnées ou chaotiques, prévisibles ou aléatoires, qui se déploient dans l’espace et dans le temps. Dans l’espace entre trois pôles sociaux (la famille, l’école, l’entreprise) et trois pôles géographiques (Taïwan, le Japon, les Etats-Unis). Dans le temps à travers les différents âges de la vie, les passages – semés de rites – de la naissance à la mort, de l’enfance à la vieillesse, de l’adolescence à l’âge adulte. Temps d’ailleurs aussi irréversible que le coma de la grand-mère, au grand désespoir de NJ qui aimerait bien pouvoir revivre ce qu’il a manqué, avoir une seconde chance. Un jour, il retrouve par hasard la « femme de sa vie », qu’il avait quittée trente ans auparavant parce qu’elle voulait régenter son existence et faire de lui un ingénieur – ce qu’il a fini, malgré tout, par devenir –, craignant de « manquer » et de « vivre fauché » avec un être si idéaliste que lui. Il caresse un instant le projet de recommencer, avec l’espoir que les choses se passeraient autrement. Mais il déchante : « J’ai compris que même si on me donnait une seconde chance, cela ne servirait à rien », avoue-t-il à sa femme. Pour lui, dans sa conscience, il est déjà trop tard.

Fatigué des contrefaçons de l’existence

NJ, la quarantaine, est dans une crise profonde. « Je cherche quoi, moi », se demande-t-il au début du film. Tout se délite autour de lui : sa boîte informatique va à vau-l’eau, sa belle-mère est dans le coma après une chute près des poubelles de l’immeuble, sa femme est parti dans un monastère bouddhiste soigner sa dépression, sa fille ado de 13 ans, Ting-Ting, vit un premier amour foireux, son beau-frère est à côtés de ses pompes… « Je ne suis plus sûr de grand-chose », confesse-t-il au chevet de sa belle-mère dans le coma sans savoir si elle l’entend – ce qui lui fait penser à une prière « Je me réveille le matin rempli de doutes et je préférerais ne pas me lever pour affronter les mêmes incertitudes. » S’il n’est pas, comme sa femme, pris de vertige devant le vide et la vanité de son existence, il vit un profond conflit de valeurs entre la gratuité et la générosité auxquelles il aspire et la dure réalité du monde – moines bouddhistes compris – qui ne tourne qu’autour de l’argent et de l’égoïsme. Il souffre des compromissions et trahisons dont il doit nourrir sa vie pour survivre, notamment dans sa firme qui préfère signer un contrat douteux avec une entreprise de contrefaçon plutôt qu’avec la marque détentrice des brevets. Il en a marre de cette existence inauthentique et contrefaite qui est la sienne et celle de ses proches.

Si NJ et tous ceux qui l’entourent sont malades, incapables de relations simples et saines, inaptes à rester cinq minutes face à un être dans le coma – donc face à eux-mêmes, cruellement renvoyés à leur néant – c’est que la société est malade. Economiquement prospère, mais d’une indigence spirituelle abyssale. Edward Yang a une vision quasi « apocalyptique » – au sens de révélation – de Taïpei, avec son bruit infernal, son chantier permanent, ses autoroutes engorgées qui se croisent entre les maisons, ses mariages et ses fêtes de famille minables, ses caméras de surveillance et ses médias omniprésents qui polluent les âmes et colonisent les esprits, ses buildings vitrés et ses surfaces réfléchissantes en cascade, où les personnages semblent se perdre dans leurs propres reflets. Marine Landrot (Télérama) l’écrit justement : « Voyez ce plan sublime sur Min-Min, la mère de Yang-Yang, effondrée par le vide de son existence, en larmes derrière la fenêtre de son bureau, un soir de nuit noire. Sur son corps secoué de spasmes se reflètent les phares des voitures embouteillées au bas de l'immeuble. Leur trajet rectiligne suit le chemin exact de l'aorte de Min-Min. A l'emplacement de son cœur, un feu rouge clignote nerveusement... »

L’autre moitié de la vérité

Le film pourtant n’est pas sombre et désespéré. Il est au contraire tissé de points de lumière. Un subtil et vibrant équilibre entre joies et tristesses, réjouissances et déceptions, amour et désamour, ordre et désordre. Ces sources d’espérance sont multiples. C’est d’abord, chez NJ, cette énergie venue de l’enfance qui se manifeste dans son idéalisme, son amour des choses gratuites – qui « ne rapportent rien » comme la musique –, son désir de prendre « la distance et le temps nécessaires pour bien penser les choses ». C’est aussi l’honnêteté et la sagesse d’Ota, l’original homme d’affaires japonais avec lequel NJ est censé traiter. C’est encore le « pardon » de la grand-mère à Ting-Ting, le petit papillon, en papier qu’elle lui offre lors de son réveil miraculeux, presque surnaturel. C’est la présence de la nature, rare dans ce monde urbanisé à outrance, mais qui vient – en un plan bref – comme scander les émois des personnages, apporter un sentiment de paix, d’ordre, de sérénité. Ainsi ce plan de ciel quand NJ a encaissé le choc du départ sans au revoir de son amour d’enfance retrouvé ; ainsi la plante dans le pot qui fleurit enfin après le moment de tendresse de Ting-Ting avec sa grand-mère.

Mais l’espérance et la lumière du film, c’est surtout le petit Yang-Yang, galopin irrésistible et à croquer avec sa coupe hérisson, son espièglerie, ses farces, ses jeux d’eaux et ses questions désarmantes : « Papa, tu ne vois pas ce que je vois et je vois ce que tu ne vois pas. Comment peux-tu savoir ce que je vois ? Je ne vois pas ce que j’ai dans le dos : n’a-t-on le droit de connaître que la moitié de la vérité ? » La photographie va lui apporter une première réponse. Avec sa petite caméra, il cherche à capter le microscopique (les moustiques dans la cage d’escaliers) et l’invisible. Plus précisément, ce que les gens ne voient jamais : leur dos – symbole du yin (principe d’ombre et de passivité) – par opposition à la poitrine et au cœur – symbole du yang (principe de lumière et de passivité). Autrement dit, l’autre moitié de la vérité qui nous échappe toujours, les zones d’ombres que nous rechignons souvent à voir.

Yang-Yang, déjà plein de sagesse et de rébellion potentielle, refuse de gober ce que les autres lui disent. Il a besoin de voir et de faire l’expérience des choses par lui-même pour y croire. Plus tard, quand il sera grand, son désir est de « montrer aux gens ce qu’ils n’ont pas encore vu, de leur raconter et apprendre ce qu’ils ne savent pas encore ». C’est tout le sens de son discours bouleversant au chevet de sa grand-mère défunte : « Pardonne-moi, mamie, de n’être pas venue te parler quand tu étais dans ton lit. Mais tout ce que j’aurais pu te dire, tu le savais déjà. Sinon, tu n’aurais pas passé ton temps à me dire, comme tu l’as toujours fait : “Ecoute, Yiyi !” Tu es partie, mais sans me dire où tu allais. Puisque tu ne m’a rien dit, c’est sûrement un endroit que je devrais connaître. Mais je sais si peu de choses. Dis, mamie, si un jour je trouve où tu es partie, est-ce que je pourrai le dire aux autres ? Est-ce que je pourrai les emmener te voir ? Tu me manques tant, mamie. »

Au-delà des apparences

Il y là, métaphoriquement, toute l’éthique du regard d’Edward Yang, fondé sur une attention extrême aux moindres frémissements des êtres, aux palpitations intimes de la vie, aux mouvements de conscience, aux sensations du corps et au passage du temps. Le cadre, précis et rigoureux, toujours structuré par un autre cadre, est tendu vers la révélation de ce qui s’y cache et l’habite intérieurement. Le plan est toujours ouvert à qui l’excède, le déborde ou le pénètre de l’extérieur, comme aspiré constamment vers le hors-champ.
Le cinéaste cherche, lui aussi, à capter la vérité des êtres et le mystère de la vie, ce qui se dissimule sous la surface des choses, derrière les masques sociaux et les apparences des êtres : leurs souffrances, frustrations et désarrois, mais aussi leurs émotions, joies et aspirations profondes : « Pourquoi le monde n’est-il pas comme je l’imagine ? Quand je ferme les yeux, le monde que je vois est magnifique », murmure Ting-Ting. La fonction du cinéma, comme l’art et la musique, n’est-elle pas de montrer aussi la beauté du monde et de la vie, de nous « faire vivre trois plus intensément notre propre vie », pour reprendre l’expression du petit ami de Ting-Ting. Il y parvient, selon Edward Yang, d’autant mieux qu’il réussit à se faire transparence et évidence, sans esbroufe ni effet, dans une forme d’effacement de l’auteur : « J'aimerais que les spectateurs sortent de mon film avec l'impression d'avoir passé un moment avec un ami. Mais si, par hasard, ils se disaient qu'ils ont rencontré “un metteur en scène”, alors j'aurais raté mon film. »

Merci, Edward, pour ce merveilleux moment passé avec tes personnages et, à travers eux, avec toi. Merci pour cette belle leçon de vie et de courage, incarnée par Ota : « Oui, le risque est grand quand on fait quelque chose pour la première fois. Pourquoi a-t-on peur des premières fois ? Chaque jour est une première fois. Chaque matin est neuf. On ne vit jamais deux fois la même journée. Pourtant, on n’a pas peur de se lever le matin. Alors, pourquoi a-t-on peur des premières fois ? »

''Michel Maxime Egger''

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