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Par Michel Maxime Egger,
lundi 8 septembre 2008 à 21:43 :: General
J’ai longtemps hésité, mais – tant pis ou tant mieux – je redémarre. Après un long silence. En espérant avoir le souffle nécessaire. on verra bien...
Bonjour ou bonsoir donc, à celles et à ceux qui prendront le temps, la peine de me lire. A temps et à contretemps, à la manière dont j’entends tenir ce blog. Qui sera forcément irrégulier, zigzaguant, chaotique. Avec des hauts et des bas… Un peu comme la vie ou la conversation quand on réfléchit à haute voix.
En écrivant ces premières lignes, je pense inévitablement à François Mauriac et à son célèbre Bloc-notes. Référence géante, écrasante, mais incontournable. Pas que j’ambitionne de l’imiter, quelle prétention ! Non, mais il y a chez lui plusieurs choses qui me touchent et qui ont, pour moi, valeur d’exemple :
- Un art de la chronique comme forme de dialogue avec soi-même et avec l’autre. A l’écoute des réactions des lecteurs – connus ou inconnus – dont la réflexion personnelle se nourrit. Autrement dit, une façon constante d’aller vers autrui en passant par soi-même. Et inversement…
- Un exercice du journalisme comme manière de « servir les idées » qui lui sont chères, mais aussi sa foi et ses valeurs les plus intimes. Cela, sans jamais sacrifier à la liberté de l’esprit, toujours plus forte que tous les dogmatismes, qu’ils soient religieux, idéologiques ou politiques.
- Une approche de l’actualité à la fois par le bas et par en haut. Dans une tension permanente entre enracinement et transcendance. En plongeant au cœur de la mêlée et de l’histoire en train de se faire, mais sans cesser de la regarder sub specie aeternitatis. Comme si donner du sens était « saisir le durable dans l’éphémère », discerner la trace du sacré dans la commune trame des jours, percevoir l’invisible au cœur du visible, l’esprit dans la matière, l’incréé dans le créé. Créer de la clarté à partir de l’esprit et de l’Esprit.
- Une tension dynamique entre action et contemplation, en équilibre funambulesque sur la ligne de crête entre le dehors et le dedans, soi et monde. S’il « pense et écrit pour agir », Mauriac entend également « rompre avec ce monde tout en y combattant ». Etre dans le monde sans être du monde. Ou encore : s’engager en sachant rester dégagé…
- Un mélange subtil entre le personnel et le collectif, où s’estompent les frontières entre l’intime et le politique. Car ultimement – nous y reviendrons – il ne saurait y avoir de transformation collective réelle et durable sans transformation personnelle. La cité ne changera pas si le cœur humain ne change pas.
Ces différents points – mais il y en aurait d’autres – définissent une forme d’éthique de la parole et de l’engagement très inspirante. En n’oubliant jamais qu’il « faudrait se taire, dès que parler, au lieu d’être une forme de l’action, n’est plus qu’un inutile lamento ».
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Par Michel Maxime Egger,
mardi 19 février 2008 à 21:59 :: Cinéma
Rétrospectives par-ci, hommages par-là, nouvelle monographie signée Jacques Mandelbaum (Ed. Cahiers du cinéma), Ingmar Bergman est partout. Même les autorités suédoises, qui l’ont vilipendé en son temps pour son incivilité fiscale, ont annoncé récemment vouloir lui consacrer une rue à Stockholm et imprimer un timbre-poste à son effigie. On se demande ce que l’ermite de l’île de Faro aurait pensé de ces honneurs mondains et de cette récupération à bon marché.
Bergman est mort il y a plusieurs mois déjà, mais il n’est pas trop tard pour lui rendre hommage. Il a parfaitement sa place sur Trilogies, tant son art a été d’essence métaphysique. Peu de cinéastes on pénétré si loin dans le silence de Dieu et tenté, au-delà du miroir, de saisir la vérité nue de l’être et du visage à travers tous les masques – protecteurs et trompeurs – dont il se couvre.
Les œuvres de Bergman font partie de ces films qui, pour reprendre la belle et profonde expression de Jean-Louis Schaefer, « ont regardé mon enfance ». J’avais 14 ans quand j’ai vu Les Fraises sauvages au cinéma d’art et essai de ma petite ville natale. La remplaçante de français, complètement fana du maître suédois, y avait emmené toute la classe. Je n’ai pas compris grand-chose, mais de nombreuses images du film sont restées à jamais gravées dans ma mémoire. Images d’ombre et surtout de lumière, qui ont nourri ma propre quête, mes questionnements sur la vie et la mort, le sens de l’existence, la présence de Dieu, la fascination du visage, le mystère de la femme, les grandeurs et misères du couple, l’ambiguïté du mal.
En écrivant ces lignes me revient un passage-clé des mémoires de Bergman, Laterna magica (Gallimard, 1987). Ce qu’il écrit résume bien son itinéraire spirituel : « Il y a vingt ans, j'ai été opéré : une intervention sans importance, mais qui nécessitait qu'on m'endorme. A la suite d'une erreur, j'ai reçu une dose trop forte d'anesthésiant. Six heures de ma vie ont disparu. Je ne me souviens de rien, d'aucun rêve. Le temps cessa d'exister : six heures, six microsecondes ou l'éternité. Cette opération fut une réussite : tout au long de ma vie consciente, j'ai lutté dans une relation douloureuse et sans joie avec Dieu. La foi, pas la foi, la faute, le châtiment, la grâce, la malédiction étaient pour moi des réalités irréfutables. Mes prières puaient l'angoisse, la supplication, l'anathème, la reconnaissance, la confiance, l'ennui et le désespoir : Dieu parle, Dieu se tait, “ne me rejette pas de Ta face”. Ces heures disparues du fait de mon opération m'ont apporté un message tranquillisant : tu nais sans l'avoir demandé, tu vis sans que cela ait un autre sens que celui de vivre. Lorsque tu meurs, tu t'éteins. Tu étais un être, tu te transformes en non-être. Il n'y a pas nécessairement un dieu qui régit nos atomes de plus en plus capricieux. Ce savoir m'a donné une espèce de sérénité qui a résolument chassé de moi l'angoisse et le tumulte. Je n'ai en revanche jamais renié ma première vie, ma vie spirituelle. » (p. 237)
Ailleurs, commentant la fin des Communiants, qui montre un pasteur – terrassé par le doute – prononçant la bénédiction initiale dans une église vide, Bergman termine par cette règle que son père lui a apprise et qu’il a toujours suivie : « Quoi qu’il advienne, toujours tu célébreras ton culte. » Autrement dit : jamais tu ne transigeras sur l’essentiel, toujours tu seras et resteras fidèle à toi-même et à ce que tu ressens être ta vocation et ton à-venir. Toujours tu feras ce que tu ne peux pas ne pas faire, toujours tu iras jusqu’au bout de toi-même, de ton chemin de vie, de vérité et d’amour.
Michel Maxime Egger
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Par Michel Maxime Egger,
dimanche 10 février 2008 à 19:18 :: Cinéma
Bravo au festival Black Movies (Genève) qui a rendu cette semaine un bel hommage – nécessaire et mérité – au cinéaste taïwanais Edward Yang, mort le 29 juin dernier à l’âge de 59 ans. Figure de proue, avec Hou Hsiao-Hsien, de la nouvelle vague formosane au début des années 1980, il a laissé derrière lui une œuvre singulière et passionnante, mais rare : seulement sept longs métrages depuis That Day, on the Beach (1983). En lutte contre le cancer, il travaillait depuis des années à un dessin animé de kung-fu.
Elégance désenchantée
J’ai rencontré Edward Yang pour la première fois à Taïpei en 1985. Des amis du festival du film de Hong Kong m’avaient encouragé à me rendre à Taïwan pour y découvrir le nouveau cinéma naissant. Des auteurs en rupture avec le cinéma commercial des grands studios, qui désiraient parler de la réalité et des mutations de l’île, de la face cachée souvent humainement effrayante du miracle économique, de leurs problèmes d’identité dans une société ambiguë, déchirée entre nationalisme chinois et modernité occidentale. Un jeune critique de cinéma, Chen Kuo-Fu, avait organisé à l’occasion de ma visite une soirée avec tous les protagonistes de ce renouveau. Edward Yang était là, qui venait de terminer Taïpei Story, mais aussi Hou Hsia-Hsien qui achevait A Summer at Granpa’s. Ils m’ont, pendant une semaine – avec une attention, une générosité et une gentillesse que je ne suis pas prêt d’oublier – accompagné dans la découverte de leurs films.
Edward était très « classe ». A la fois chaleureux et distant dans son élégante simplicité. Mais déjà aussi très mélancolique et désabusé quant à l’évolution sociale et morale de Taïwan. J’ai retrouvé mes notes de l’époque. Voici ce qu’il me disait en 1985 : « Nous vivons en pleine confusion. Où allons-nous, d’où venons-nous ? Incroyable ce que Taïpei a changé ces dernières années. La loyauté, l’honnêteté, la fidélité, toutes ces valeurs auxquelles ma génération croyait, sont à l’agonie. Tout paraît si éphémère. » (« Cinéma made in Taïwan. Une nouvelle vague en quêté d’identité », Positif, no 311, janvier 1987, p. 26-32.) De nombreuses années plus tard, en 1994, il déclarera : «Nous sommes à l’heure actuelle en pleine perdition. » Les choses, à l’évidence, n’avaient pas changé. Elles s’étaient même aggravées.
Yi Yi, sans doute son plus beau film avec A Brighter Summer Day, est plein de ce désenchantement face au vide spirituel d’une société rongée par l’individualisme et le matérialisme. Je l’ai revu il y a peu en DVD. En mémoire d’Edward dont je n’ai appris la mort que récemment. En signe d’amitié et d’hommage. C’est une œuvre vraiment magnifique. Bouleversante de justesse et d’humanité. Pleine de cet art incomparable de dire les choses les plus essentielles à travers les réalités les plus quotidiennes et les dialogues les plus simples. Débordante aussi de cette capacité à donner à chaque plan un deuxième ou troisième niveau de signification, éminemment symbolique.
La vie, tout simplement
« Le sujet de mon film est la vie, tout simplement. Une vie dont j’ai voulu illustrer toute l’étendue », disait Edward. La simplicité de la vie, mais aussi sa complexité. Son étendue, mais aussi sa profondeur et son changement incessant. Dans le temps et l’espace.
De ses origines chinoises traditionnelles, Edward a appris que la vie est impermanence, mouvement continuel, suite d’états et d’éclats à la fois tendus et oscillant entre l’irréductibilité de la personne et l’appartenance à une totalité, sociale et cosmique. Toute son ambition de cinéaste est d’arriver à traduire formellement ces relations paradoxales entre la partie et le tout, le détail et la vision d’ensemble, l’intimité personnelle et l’histoire collective, le fragment biographique et l’intégralité d’une trajectoire. Il y arrive en développant, comme le suggère Jacques Mandelbaum (Le Monde, 20.09.2000) un style qui tient à la fois de la peinture taoïste et du cubisme. Son esthétique obéit à un double principe. L’hologramme, d’une part, où chaque point de l’ensemble contient la totalité de l’information, tout en étant radicalement singulier. Le kaléidoscope, d’autre part, où chaque fragment est le miroir et le spectre d’un autre, réfléchi à l’infini et en constante métamorphose.
Le tout, chez Edward Yang, n’est pas la somme des parties. L’homme et le cosmos, l’individu et l’histoire, l’instant et le cours d’une vie sont des niveaux qui, loin de s’opposer dans une apparente dualité, s’interpénètrent mutuellement pour ne faire et n’être qu’un.
Ils constituent autant de niveaux de conscience et de points de vue sur une seule et même réalité. L’individu porte en lui le monde autant qu’il y habite ; il fait l’histoire autant qu’il en est fait ; il participe lui-même au tissage de la toile sociale et familiale dans laquelle il se sent souvent prisonnier et à laquelle il tente d’échapper, dans une révolte généralement vaine. Il est « un » (yi), mais cette unité est constituée d’un autre « un » (yi) : il est donc un-un ou un-deux (yi-yi).
Le monde yangien est un réseau de fils de vie et de trajectoires humaines qui se croisent, s’entrelacent. Une danse d’êtres qui se lient et se séparent, s’aiment et se heurtent, se rejoignent et s’éloignent, se retrouvent et se perdent. Selon des mouvements plus ou moins ordonnées ou chaotiques, prévisibles ou aléatoires, qui se déploient dans l’espace et dans le temps. Dans l’espace entre trois pôles sociaux (la famille, l’école, l’entreprise) et trois pôles géographiques (Taïwan, le Japon, les Etats-Unis). Dans le temps à travers les différents âges de la vie, les passages – semés de rites – de la naissance à la mort, de l’enfance à la vieillesse, de l’adolescence à l’âge adulte. Temps d’ailleurs aussi irréversible que le coma de la grand-mère, au grand désespoir de NJ qui aimerait bien pouvoir revivre ce qu’il a manqué, avoir une seconde chance. Un jour, il retrouve par hasard la « femme de sa vie », qu’il avait quittée trente ans auparavant parce qu’elle voulait régenter son existence et faire de lui un ingénieur – ce qu’il a fini, malgré tout, par devenir –, craignant de « manquer » et de « vivre fauché » avec un être si idéaliste que lui. Il caresse un instant le projet de recommencer, avec l’espoir que les choses se passeraient autrement. Mais il déchante : « J’ai compris que même si on me donnait une seconde chance, cela ne servirait à rien », avoue-t-il à sa femme. Pour lui, dans sa conscience, il est déjà trop tard.
Fatigué des contrefaçons de l’existence
NJ, la quarantaine, est dans une crise profonde. « Je cherche quoi, moi », se demande-t-il au début du film. Tout se délite autour de lui : sa boîte informatique va à vau-l’eau, sa belle-mère est dans le coma après une chute près des poubelles de l’immeuble, sa femme est parti dans un monastère bouddhiste soigner sa dépression, sa fille ado de 13 ans, Ting-Ting, vit un premier amour foireux, son beau-frère est à côtés de ses pompes… « Je ne suis plus sûr de grand-chose », confesse-t-il au chevet de sa belle-mère dans le coma sans savoir si elle l’entend – ce qui lui fait penser à une prière « Je me réveille le matin rempli de doutes et je préférerais ne pas me lever pour affronter les mêmes incertitudes. » S’il n’est pas, comme sa femme, pris de vertige devant le vide et la vanité de son existence, il vit un profond conflit de valeurs entre la gratuité et la générosité auxquelles il aspire et la dure réalité du monde – moines bouddhistes compris – qui ne tourne qu’autour de l’argent et de l’égoïsme. Il souffre des compromissions et trahisons dont il doit nourrir sa vie pour survivre, notamment dans sa firme qui préfère signer un contrat douteux avec une entreprise de contrefaçon plutôt qu’avec la marque détentrice des brevets. Il en a marre de cette existence inauthentique et contrefaite qui est la sienne et celle de ses proches.
Si NJ et tous ceux qui l’entourent sont malades, incapables de relations simples et saines, inaptes à rester cinq minutes face à un être dans le coma – donc face à eux-mêmes, cruellement renvoyés à leur néant – c’est que la société est malade. Economiquement prospère, mais d’une indigence spirituelle abyssale. Edward Yang a une vision quasi « apocalyptique » – au sens de révélation – de Taïpei, avec son bruit infernal, son chantier permanent, ses autoroutes engorgées qui se croisent entre les maisons, ses mariages et ses fêtes de famille minables, ses caméras de surveillance et ses médias omniprésents qui polluent les âmes et colonisent les esprits, ses buildings vitrés et ses surfaces réfléchissantes en cascade, où les personnages semblent se perdre dans leurs propres reflets. Marine Landrot (Télérama) l’écrit justement : « Voyez ce plan sublime sur Min-Min, la mère de Yang-Yang, effondrée par le vide de son existence, en larmes derrière la fenêtre de son bureau, un soir de nuit noire. Sur son corps secoué de spasmes se reflètent les phares des voitures embouteillées au bas de l'immeuble. Leur trajet rectiligne suit le chemin exact de l'aorte de Min-Min. A l'emplacement de son cœur, un feu rouge clignote nerveusement... »
L’autre moitié de la vérité
Le film pourtant n’est pas sombre et désespéré. Il est au contraire tissé de points de lumière. Un subtil et vibrant équilibre entre joies et tristesses, réjouissances et déceptions, amour et désamour, ordre et désordre. Ces sources d’espérance sont multiples. C’est d’abord, chez NJ, cette énergie venue de l’enfance qui se manifeste dans son idéalisme, son amour des choses gratuites – qui « ne rapportent rien » comme la musique –, son désir de prendre « la distance et le temps nécessaires pour bien penser les choses ». C’est aussi l’honnêteté et la sagesse d’Ota, l’original homme d’affaires japonais avec lequel NJ est censé traiter. C’est encore le « pardon » de la grand-mère à Ting-Ting, le petit papillon, en papier qu’elle lui offre lors de son réveil miraculeux, presque surnaturel. C’est la présence de la nature, rare dans ce monde urbanisé à outrance, mais qui vient – en un plan bref – comme scander les émois des personnages, apporter un sentiment de paix, d’ordre, de sérénité. Ainsi ce plan de ciel quand NJ a encaissé le choc du départ sans au revoir de son amour d’enfance retrouvé ; ainsi la plante dans le pot qui fleurit enfin après le moment de tendresse de Ting-Ting avec sa grand-mère.
Mais l’espérance et la lumière du film, c’est surtout le petit Yang-Yang, galopin irrésistible et à croquer avec sa coupe hérisson, son espièglerie, ses farces, ses jeux d’eaux et ses questions désarmantes : « Papa, tu ne vois pas ce que je vois et je vois ce que tu ne vois pas. Comment peux-tu savoir ce que je vois ? Je ne vois pas ce que j’ai dans le dos : n’a-t-on le droit de connaître que la moitié de la vérité ? » La photographie va lui apporter une première réponse. Avec sa petite caméra, il cherche à capter le microscopique (les moustiques dans la cage d’escaliers) et l’invisible. Plus précisément, ce que les gens ne voient jamais : leur dos – symbole du yin (principe d’ombre et de passivité) – par opposition à la poitrine et au cœur – symbole du yang (principe de lumière et de passivité). Autrement dit, l’autre moitié de la vérité qui nous échappe toujours, les zones d’ombres que nous rechignons souvent à voir.
Yang-Yang, déjà plein de sagesse et de rébellion potentielle, refuse de gober ce que les autres lui disent. Il a besoin de voir et de faire l’expérience des choses par lui-même pour y croire. Plus tard, quand il sera grand, son désir est de « montrer aux gens ce qu’ils n’ont pas encore vu, de leur raconter et apprendre ce qu’ils ne savent pas encore ». C’est tout le sens de son discours bouleversant au chevet de sa grand-mère défunte : « Pardonne-moi, mamie, de n’être pas venue te parler quand tu étais dans ton lit. Mais tout ce que j’aurais pu te dire, tu le savais déjà. Sinon, tu n’aurais pas passé ton temps à me dire, comme tu l’as toujours fait : “Ecoute, Yiyi !” Tu es partie, mais sans me dire où tu allais. Puisque tu ne m’a rien dit, c’est sûrement un endroit que je devrais connaître. Mais je sais si peu de choses. Dis, mamie, si un jour je trouve où tu es partie, est-ce que je pourrai le dire aux autres ? Est-ce que je pourrai les emmener te voir ? Tu me manques tant, mamie. »
Au-delà des apparences
Il y là, métaphoriquement, toute l’éthique du regard d’Edward Yang, fondé sur une attention extrême aux moindres frémissements des êtres, aux palpitations intimes de la vie, aux mouvements de conscience, aux sensations du corps et au passage du temps. Le cadre, précis et rigoureux, toujours structuré par un autre cadre, est tendu vers la révélation de ce qui s’y cache et l’habite intérieurement. Le plan est toujours ouvert à qui l’excède, le déborde ou le pénètre de l’extérieur, comme aspiré constamment vers le hors-champ.
Le cinéaste cherche, lui aussi, à capter la vérité des êtres et le mystère de la vie, ce qui se dissimule sous la surface des choses, derrière les masques sociaux et les apparences des êtres : leurs souffrances, frustrations et désarrois, mais aussi leurs émotions, joies et aspirations profondes : « Pourquoi le monde n’est-il pas comme je l’imagine ? Quand je ferme les yeux, le monde que je vois est magnifique », murmure Ting-Ting. La fonction du cinéma, comme l’art et la musique, n’est-elle pas de montrer aussi la beauté du monde et de la vie, de nous « faire vivre trois plus intensément notre propre vie », pour reprendre l’expression du petit ami de Ting-Ting. Il y parvient, selon Edward Yang, d’autant mieux qu’il réussit à se faire transparence et évidence, sans esbroufe ni effet, dans une forme d’effacement de l’auteur : « J'aimerais que les spectateurs sortent de mon film avec l'impression d'avoir passé un moment avec un ami. Mais si, par hasard, ils se disaient qu'ils ont rencontré “un metteur en scène”, alors j'aurais raté mon film. »
Merci, Edward, pour ce merveilleux moment passé avec tes personnages et, à travers eux, avec toi. Merci pour cette belle leçon de vie et de courage, incarnée par Ota : « Oui, le risque est grand quand on fait quelque chose pour la première fois. Pourquoi a-t-on peur des premières fois ? Chaque jour est une première fois. Chaque matin est neuf. On ne vit jamais deux fois la même journée. Pourtant, on n’a pas peur de se lever le matin. Alors, pourquoi a-t-on peur des premières fois ? »
''Michel Maxime Egger''
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Par Abdennour Bidar,
vendredi 8 février 2008 à 20:24 :: Politique
« La photo a fait le tour du monde. Elle est le symbole d'une nouvelle limite franchie dans l'odyssée des immigrants clandestins, celle de l'indifférence. Cette photo, c'est celle de 27 immigrants qui ont survécu au naufrage de leur embarcation au large de Malte en s'accrochant en mer à la partie émergée des cages métalliques destinées à l'élevage de thons » (Le Monde, 31.05.2007). (…)
Lorsque j’ai vu ces images, comme nombre d’entre vous sans doute j’ai eu la nausée. Je me suis mis en colère. Contre quoi ? Une fois de plus contre l’égoïsme de l’Occident, qui se blinde dans sa gated community à l’échelle politique. Mais la colère suffit-elle ? Que devient l’indignation spontanée, si vertueuse soit-elle, dès que les flots bleus de l’actualité nous versent la nouvelle vague de tragédies lointaines ? Près des yeux, loin du cœur… (…)
Si le résidu de notre colère n’est – au mieux – qu’un peu de mauvaise conscience diluée, à quoi nous aura servi cette image ? Un spectacle de plus, un divertissement dont la réalité trop éphémère le confond avec les vraies fictions. En même temps, comment éviter sur ce type de sujet la pauvre petite leçon de morale ? Pas facile…
Que faire donc de nos indignations ?
Je pense à la compassion, à la compassion active, celle qui nous conduit au-delà du simple gémissement de pitié, de l’instantané d’indignation – « Oh les pauvres ! Mais c’est insupportable qu’on laisse faire ça ! ». La compassion qui ne laisse pas retomber l’élan du cœur comme une émotion sans lendemain, sans effet, mais qui cherche à l’investir dans l’action. La compassion et ses petites sœurs du quotidien : la sollicitude, l’écoute, la bienveillance.
Et je pense aussi que si nos informations nous émeuvent parfois, ce qui les laisse au niveau du simple divertissement c’est qu’elles n’édifient pas. Au sens éthique du verbe édifier, ce qui édifie l’homme étant ce qui le construit, ce qui l’élève intérieurement. (...)
Compassion, édification. A quelle(s) conditions(s) cette image peut-elle nous conduire à la compassion, et partant, nous édifier ? A condition déjà qu’on s’en souvienne, qu’il y ait rétention d’image - usage éthique de la mémoire -, qu’on ne la laisse pas passer et recouvrir par le flux continu du spectacle indifférencié. En la laissant s’imprimer en nous, nous marquer, tracer un sillon durable dans les fibres de notre cerveau comme dirait Malebranche, on lui donne alors le temps de nous renvoyer à nous-mêmes pour une question à la fois personnelle et collective : accordons-nous une place réelle, dans notre éducation domestique et scolaire, familiale et sociale, à l’éveil de la compassion ?
On entend sans arrêt parler du respect, qui empêche déjà de ne pas agresser l’autre. Mais entre respect et compassion, quel pas ! Entre l’éducation « à ne pas faire mal » et l’éducation à « faire du bien », quel gouffre ! Entre « Vas, je ne te hais point » et « Viens que je t’aime », quel franchissement éthique !
Le respect, assurance du moindre mal, mais aussi terrible limite du moindre bien… Comment passer du simple respect d’autrui à la compassion ? (...)
Mais juste autour de moi, chaque jour, il y a tellement de « filets de thon » et de « barques à la dérive » symboliques, tellement de détresses graves ou modestes accrochées à presque rien, livrées à elles-mêmes, entre désespoir et résignation. Difficultés sociales, solitudes affectives. Souvent invisibles, pudiques, insoupçonnées.
Si je me donne l’impératif, pour parler comme le vieux Kant, d’y être plus attentif, d’apprendre à les voir, à les comprendre, et si j’essaie, chaque jour, d’apporter à l’un de mes frères humains un peu de soutien, ne serait-ce qu’un geste d’écoute ou de partage, alors je n’entendrai plus autant, dans le bruit sourd de ces vagues de Méditerranée, gronder le reproche de la complicité passive et de l’indifférence. Une fois par jour. Souci de soi et d’autrui mêlés, souci de soi par le souci d’autrui.
Discipline de la simple et difficile sollicitude. Et découverte, ou approfondissement, de la joie d’aider, joie d’aimer.
Abdennour Bidar
Source: Philosophie Magazine, No 11, juillet-août 2007.
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Par Michel Maxime Egger,
vendredi 13 juillet 2007 à 11:29 :: Spiritualité
La paix et l’unité humaine enracinées dans l’amour-compassion. Tel est le cœur de la « bonne nouvelle » que le Christ – comme la plupart des maîtres de sagesses et fondateurs de religion – est venu non seulement annoncer mais incarner dans sa vie. Un message qu’il a invité ses disciples à enseigner et mettre en pratique. Or, plus de 2000 ans après sa crucifixion-résurrection, le Christ est toujours source de divisions et de conflits. Entre les religions, mais aussi entre les chrétiens. Et il n’a pas fini de l’être si l’on en croit le récent document du Vatican réaffirmant haut et fort la prétention de l’Eglise catholique à être l’unique véritable Eglise du Christ, détentrice de la vérité intégrale du christianisme. Petite parenthèse : l’Eglise orthodoxe n’en pense pas moins d’elle-même, mais elle a la prudence de ne pas le crier sur les toits.
Vérité religieuse versus vérité spirituelle
Le problème, c’est qu’il ne saurait y avoir de paix sans liberté. Intérieure avant tout, mais aussi extérieure. L’absence de liberté, on le vérifie chaque jour par l’actualité, est ferment de révolte et de violence. La liberté – qui n’est pas simplement le droit individuel de faire n’importe quoi sous prétexte que cela nous plaît – est à son tour, spirituellement, indissociable de la vérité. Jésus le dit bien : « La vérité vous rendra libre. » Chercher la vérité est la voie pour trouver la liberté.
Mais qu’est-ce que la vérité ? Je me souviens d’un entretien lumineux avec le frère Martin, enfant spirituel du père Bede Griffith, il y a quelques années dans le Sud de l’Inde, à l’ashram chrétien de Shantivanam fondé par le père Henri Le Saux (swami Abishiktananda). Il distinguait, justement et subtilement, entre deux dimensions de la vérité : son aspect historique-religieux et son aspect spirituel-éternel.
La dimension historique et religieuse de la vérité est exprimée par cette parole de Dieu à Moïse : « Je suis le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. » C’est le Dieu et la vérité des religions, transmise par les anciens et les écritures dans des formes particulières, conditionnées par l’histoire, la culture et la psychologie, cristallisée dans des dogmes, doctrines, rites, croyances, lois et autres institutions. Comme me le disait le frère Martin, si Dieu est un fleuve immense, insaisissable et dynamique, les religions sont autant de pots – limités et plus ou moins statiques – qui contiennent un peu de son eau. La vérité dans sa dimension historique et religieuse trace des frontières entre soi et les autres, définit des critères d’appartenance et des cadres identitaires. Elle divise l’humanité entre les purs et les impurs, les fidèles et les infidèles, les croyants et les incroyants. Or, qui dit frontières, dit aussi désir de les protéger ou de les étendre. Donc peur, insécurité et clôture d’un côté ; esprit de conquête et agressivité missionnaire et prosélyte de l’autre. Tout l’envers d’une foi ouverte.
La dimension éternelle et spirituelle de la vérité est signifiée par cette autre parole de Dieu à Moïse : « Je Suis Celui qui Suis. » Ce « Je suis » est la vérité dans son mystère. Ineffable, transcendante, inconditionnée. Transmise de génération en génération par l’Esprit qui souffle où il veut, dont on ne sait ni d’où il vient ni où il va. Toujours au-delà de ce que Dieu a révélé de lui-même et de ce que les hommes peuvent en comprendre et en dire. Au-delà aussi des limites du temps et de l’espace, des conditionnements psychologiques et des déterminations historiques. Dieu n’a pas de frontières. La vérité dans sa dimension éternelle les traverse, abat les murs de séparation, libère les êtres humains de leurs croyances et des peurs qui en découlent, ouvre le genre humain à l’unité qui le fonde dans le respect de sa diversité. « Les chemins ne peuvent unir les hommes et les femmes, seul le but transcendant qui est Dieu en est capable », me disait encore le frère Martin.
Le dernier document de la Congrégation pour la doctrine de la foi le montre à nouveau à l’envi. Le problème des Eglises et des institutions religieuses, c’est qu’elles confondent ces deux dimensions, qu’elles absolutisent ce qui n’est que relatif en prenant leurs croyances pour la vérité alors qu’elles n’en sont et n’en seront jamais qu’une approximation.
Quand la vérité historique s’identifie à la vérité éternelle, quand la distinction vitale entre le doigt qui montre et la réalité qu’il désigne s’efface, quand Dieu – qui est « un » dans sa transcendance-immanence – est réduit aux noms et visages multiples par lesquels il s’est manifesté au fil du temps et en tous lieux, alors les confessions et religions deviennent des facteurs de division, de conflit et de violence. Au nom précisément de leurs conceptions de la vérité et de leurs images de Dieu qu’elles idolâtrent.
Un chemin de passages
J’entends déjà mes coreligionnaires chrétiens s’écrier et se récriminer : mais Jésus a déclaré : « Je suis le chemin, la vérité et la vie. » Mais là aussi, plusieurs interprétations sont possibles. Selon la lettre ou selon l’esprit. Certaines Eglises – notamment la catholique et l’orthodoxe – ont souvent compris cette parole d’une manière littérale : Jésus serait non seulement le chemin du salut, mais le seul (« Nul ne vient au Père que par moi »). Et l’Eglise, qui s’identifie au corps du Christ, serait l’unique lieu de ce chemin, où « subsiste » la vérité tout entière (« Hors de l’Eglise, point de salut »). Logique implacable, mais logique précisément de division, d’exclusion et, ultimement, de guerre. Une logique dont la tradition chrétienne n’a, hélas, pas le monopole.
Il est cependant une autre interprétation de cette parole-clé du Christ. Beaucoup plus profonde et spirituelle. D’abord, Jésus ne dit pas qu’il est l’unique « chemin », « vérité » et « vie ». Certes, pour la foi chrétienne, il les incarne en plénitude, mais il n’est pas le seul. Il est d’autres chemins vers Dieu.
Le chemin de Jésus – qui n’a pas fondé de religion ni d’Eglise – a ceci de particulier qu’il révèle, ouvre et trace des passages : de la loi extérieure à la conscience intérieure ; de la dimension historique, religieuse et connue de la vérité à sa dimension éternelle, spirituelle et inconnue ; des conditionnements de ce monde à la liberté du royaume de Dieu ; des limites de l’ego à l’infini de l’image divine ; de la mort à la Vie. Des passages essentiels pour la pleine actualisation des potentialités spirituelles de l’être humain, la réalisation d’une vie dans la liberté et la vérité du « Je Suis », l’accès à la plénitude personnelle. La vérité est, en ce sens et en elle-même, chemin, mouvement, vie, passage. Jésus le nomade n’avait même pas une pierre où reposer sa tête.
Sortir de la matrice des religions
Jésus lui-même a été conçu et a grandi dans le judaïsme : ses parents étaient juifs, il a été circoncis et présenté au Temple, il a étudié la Torah et vécu les grandes fêtes juives à la synagogue. Il montre ainsi l’utilité de la religion, sa valeur non pas éternelle mais fonctionnelle, initiatrice, préparatoire. La religion est comme un ventre dans lequel l’être humain peut être conçu et éveillé à la vie spirituelle, être nourri et croître dans un espace protégé, sécurisant, cohérent. Mais, comme me le faisait remarquer le frère Martin, il faut prendre garde que la matrice (womb) ne devienne pas un tombeau (tomb). C’est ce qui arrive quand les croyances – relatives – se transforment en vérités absolues et les doctrines en idéologies, quand « la religion devient plus grande que l’homme et même que Dieu ». Alors, l’être conçu n’arrive pas à naître vraiment à lui-même et à sa vérité personnelle, il ne parvient pas à accomplir tout son potentiel spirituel.
Jésus ne déclare-t-il pas à Nicodème qu’il doit naître à nouveau et d’en haut. Naître, c’est sortir hors de la matrice qui nous a conçu. Naître spirituellement, c’est sortir – en esprit – hors du ventre de la religion (ce qui ne veut dire forcément cesser de pratiquer). C’est ce que le Christ a fait. Au prix de sa vie. Il est sorti de la matrice de sa religion qui limitait Dieu, la Réalité ultime, au Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, qui divisait l’humanité entre les juifs et les païens. Ce faisant, il est entré dans la présence universelle et infinie de Dieu, dans la mouvance de l’Esprit vivant au cœur de toute chose, dans la conscience de son unité ontologique avec le Père, avec toute l’humanité et la création entière. Il n’était plus ni juif, ni grec, ni chrétien, mais le Fils de l’Homme. Un être parfaitement unifié dans sa plénitude cosmothéandrique, sans plus aucune division intérieure. Un être de paix et d’amour.
Le problème de l’Eglise, c’est qu’elle s’est empressée de recréer une matrice, un ventre dans lequel elle a enfermé non pas le Christ – car il est irréductible –, mais l’image réductrice (canonique) qu’elle s’en est faite et, avec celle-ci, tous les fidèles. Comme aujourd’hui elle se sent menacée par le monde sécularisé et la modernité, elle se replie sur elle-même, rassemble ses ouailles de tous bords (la récente libéralisation de la messe en latin), réaffirme le contour de ses frontières et renforce les cadres de son identité – forcément contre les autres. C’est justement ce que le Vatican vient de faire avec son pavé absolutiste et anti-œcuménique. Sans se rendre compte qu’en agissant de la sorte, l’Eglise catholique se coupe encore plus de la réalité des hommes et des femmes d’aujourd’hui, qu’elle s’aliène les autres chrétiens et sans doute une bonne part de ses propres fidèles, scie encore davantage la branche sur laquelle elle est assise, et finalement attise les conflits et les divisions.
La gloire de Dieu, c’est l’homme libéré
Jésus a traversé les frontières entre les races et les nations, brisé les murs de séparation entre les hommes et les femmes, les adultes et les enfants, les purs et les impurs, les juifs et les non-juifs. Il a proclamé que si Dieu est plus grand que l’être humain, celui-ci est plus grand que la religion : « Le shabbat a été fait pour l’homme et non l’homme pour le shabbat. » La religion, l’Eglise doit être au service de l’être humain, et non l’inverse.
Tel est le chemin que Jésus nous a ouvert, la vérité qu’il a manifestée, la vie dont il a montré l’exemple. C’est en cela qu’il est lui-même, en lui-même, un chemin vers la vérité et la vie. Un chemin universel, qui vaut archétypiquement pour toutes les religions et tous les systèmes idéologiques.
« La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant », écrivait Irénée de Lyon (IIe siècle). Les Eglises, comme toutes les religions, ne sont et ne seront vivantes que lorsqu’elles accepteront de laisser leurs fidèles sortir de leur ventre pour enfin naître à eux-mêmes et à leur âge adulte. Que lorsqu’elles engendreront des disciples pour la vie dans l’éternelle Présence et non pour leur propre continuité. Que lorsqu’elles seront sources de liberté et donc de paix.
On en est, hélas, encore loin. Et en attendant, les hommes et les femmes s’en vont ailleurs pour assouvir leur soif spirituelle. Mais Jésus ne l’avait-il pas prédit : « L’heure vient où ce n’est plus ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père. Dieu est esprit, et ceux qui adorent, c’est en esprit et en vérité qu’ils doivent adorer. » Ce temps est arrivé.
''Michel Maxime Egger''
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Par Michel Maxime Egger,
vendredi 1 juin 2007 à 16:38 :: Politique
(Re)donner une dimension spirituelle à la notion de citoyenneté. C’est le projet que le jeune philosophe Abdennour Bidar, auteur de l’audacieux et stimulant Self Islam (Ed. Seuil), a présenté récemment lors d’un congrès soufi à Lausanne. Une intuition qui répond à une nécessité profonde. Car on ne parviendra pas à résoudre les immenses défis qui se posent aujourd’hui à l’humanité sans les saisir à leur racine, qui est d’ordre spirituel. Et l’on ne trouvera de solutions durables aux problèmes graves et complexes de notre temps que dans une articulation, une intégration en profondeur entre transformation personnelle et transformation structurelle. La mutation intérieure comme fondement du changement extérieur.
La citoyenneté, dit Abdennour Bidar dans la lignée d’Hannah Arendt, c’est « l’art du vivre ensemble avec tous les autres, de partager un espace commun de vie, de solidarité, d’expression ». Vision noble qui suppose un « niveau d’exigences élevées », au-delà des plans matériel, économique, civique et social.
De ces exigences, nos sociétés en sont le plus souvent bien loin. La citoyenneté, c’est un fait, y a « été réduite à une dimension trop strictement sociale et politique ». Pour Abdennour Bidar, « la grande aventure de la politique en Europe, qui a commencé avec les Lumières, moment où s’est forgée la notion de citoyenneté (égalité, droits de l’homme, etc.), est en crise ». En voie d’essoufflement, pour ne pas dire agonisante. « Comme si on avait épuisé ce que la citoyenneté signifie au plan politique. » Pour redonner vie et souffle à cette aventure, « il faut lui faire franchir le pas du politique au spirituel ». Autrement dit, « la réalisation spirituelle, intérieure, doit devenir la finalité profonde de la citoyenneté européenne ». L’aventure politique doit redevenir, si elle l’a jamais été, une aventure de l’Esprit.
Cet idéal ne devrait pas être réservé à une élite, à une poignée de figures exceptionnelles, mais devenir une finalité de nos sociétés et démocraties. En sachant qu’accéder à une telle citoyenneté constitue, pour chacun, le fruit d’un travail de construction de soi. Sur tous les plans : non seulement politique et social, mais aussi moral, spirituel, intellectuel. Non pas tout seul dans son coin, mais avec les autres. Selon une triple relation de fécondation mutuelle. Entre soi et les autres : « Nourrir les autres et se nourrir des autres. » Entre l’être et le monde : alimenter l’intérieur avec l’extérieur – tout ce que la vie peut offrir – et habiter l’extérieur de l’intérieur pour le transfigurer. Entre hier, aujourd’hui et demain : notre accomplissement dans le présent « dépend de notre capacité d’hériter de ce qui est venu avant nous et de donner une vie nouvelle à ce dont nous avons hérité ».
Une telle spiritualité citoyenne ou citoyenneté spirituelle ne peut être qu’ouverte. En prise directe avec le multiculturalisme de nos sociétés, la pluralité des cultures, traditions et religions. Donc infiniment respectueuse de la laïcité de l’espace public. Pour l’islam, en particulier, cela suppose deux choses, estime Abdennour Bidar. D’une part, qu’il soit reconnu dans sa différence, à laquelle il a droit. D’autre part, que les musulmans se départissent de l’idéal illusoire d’une communauté monolithique et qu’ils apprennent à « reconnaître leur propre diversité interne ».
C’est l’idée précisément du « self islam » : que chaque individu puisse vivre un islam personnel, en choisissant – en son âme et conscience – ce qu’il veut garder et pratiquer de toutes les richesses de sa tradition, en fonction de ses aspirations spirituelles et ses propres besoins, hic et nunc. « Le self islam est l’islam qui résulte d’un travail personnel par lequel le musulman acquiert sa propre différence par rapport au reste de sa communauté. Il doit y avoir place pour tous les fidèles, quels qu’ils soient, au sein de la communauté musulmane : celles qui se voilent ou non, ceux qui prient cinq fois par jour ou non, ceux qui vont à la mosquée ou non. »
Bref, un islam de liberté intérieure, sans contrainte, et par là-même pluriel. Car l’univers n’est-il pas une vaste théophanie ? La diversité infinie des règnes minéral, animal et humain n’est-elle pas l’expression de la multiplicité des modes de présence du divin, le signe de la richesse des manifestations de Dieu ? « Cette richesse infinie exige, pour rester vivante, de produire sans cesse de nouveaux visages au sein de chaque religion et tradition. Construire sa singularité et acquérir sa différence à l’intérieur de sa communauté de foi, c’est précisément lui donner un nouveau visage.
Ce qu’Abdennour Bidar dit de l’islam vaut aussi, évidemment, pour les autres religions.
L’un des lieux stratégiques clés pour l’émergence de cette « nouvelle » citoyenneté spirituelle, c’est l’éducation. Celle-ci est l’espace par excellence où donner à la personne les moyens de s’éveiller spirituellement, de réussir une vie équilibrée sur le plan spirituel. « Nous avons besoin d’une école qui ne se contente pas d’enseigner à lire et à écrire, de fournir à l'élève les instruments de son inscription sociale comme futur travailleur et consommateur. Il faut aussi lui transmettre les moyens d’apprendre à se connaître, à méditer sur lui-même, la vie et ses rapports aux autres, à contempler la beauté du monde, à sentir l’unité primordiale qui anime toutes choses. » Bref, apprendre à donner un sens à l’existence et au monde.
Cela suppose de s’ouvrir et d’intégrer tout ce qui, dans les diverses traditions spirituelles, permet d’aller plus loin que la simple invitation au respect, à la tolérance et à la solidarité. Ces vertus « citoyennes », essentielles, ont une dimension de profondeur qui excède le plan moral, social ou politique. Elles possèdent un sens qui les ouvre à cet au-delà de l’éthique qui les sous-tend et les vivifie : l’amour. « Qu’est-ce que la vraie éducation, sinon celle qui rend l’être non seulement capable de respecter et de tolérer tous les autres, mais d’aimer à la limite n’importe qui. » En sachant précisément que, parce nous l’aimons, celui-ci n’est pas « n’importe qui », mais une personne unique et digne d’être aimée.
L’une des manifestations de cet amour, c’est le service, qui manifeste le sens profond de la solidarité. Et Abdennour Bidar de citer le prophète Isaïe : « N’est-ce pas plutôt ceci, le jeûne que je préfère : défaire les chaînes injustes, délier les liens du joug, renvoyer libres les opprimés, et briser tous les jougs ? N’est-ce pas partager ton pain avec l’affamé, héberger chez toi les pauvres sans abri, si tu vois un homme nu, le vêtir, ne pas te dérober devant celui qui est ta propre chair ? Alors ta lumière éclatera comme l’aurore, ta blessure se guérira rapidement, ta justice marchera devant toi et la gloire de Yahvé te suivra » (Is 58, 7-8). Autrement dit : « Tu me trouveras dans le geste que tu fais pour l’autre. Pour me suivre, occupe-toi de ton prochain. » Et le prochain, comme le rappelait un certain Jésus, c’est celui dont nous nous rendons proches.
''Michel Maxime Egger''
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